schiele

Autoportrait nu

— Egon Schiele (1890-1918)

Vous ne m’avez pas choisi. Et pourtant je suis là. Vous ne m’avez pas choisi : il y en avait mille autres. Vous avez vu mes yeux. Vous les avez trouvés beaux. Vous avez soulevé mes bras pour voir mes poils sous les aisselles. Vous avez tâté mon torse et pincé mes seins. Vous avez frictionné mon ventre pendant qu’une autre main grattait mes oreilles. Vous avez écouté mon pouls. J’ai éternué et vous vous êtes un instant éloigné. Vous avez baissé votre regard sur le reste de mon corps. Vous avez ôté mon sous-vêtement qui servait ma pudeur. Et vous vous êtes exclamé. Vous avez voulu toucher. Vous avez baisé mon nombril sur lequel s’est posée un peu d’humidité. Vous avez pressé mes fesses en serrant les dents. Vous avez titillé d’un doigt le bas de mon scrotum. Vous avez ri de bon cœur. Vous m’avez demandé de me mettre de dos. Vous avez photographié ma colonne vertébrale et vous avez dessiné les os pointus de mon sacrum. Vous avez secoué la tête en me prenant par les cheveux. Vous n’avez même pas dit « merci ». Vous ne m’avez pas choisi. Je suis sorti dans le silence. Je vous ai reconnu. Vous êtes des milliers.
(« Mon corps » in Passage d’écrivain à l’ULB/De Charles De Coster à Amélie Nothomb, éditions ULB création)