Filiations

Variation I

C’était bizarre, cette nuit-là, sur le bateau. J’étais frappé d’insomnie, les flots de la mer me parvenaient et je me tournais sans répit sous un drap humide. On avait quitté la veille la côte irlandaise, plus rien ne me restait de ce pays et pourtant c’était comme si j’y avais laissé un morceau de mon âme. J’étais calé, dans cette minuscule cabine d’un cargo étranger. On était une vingtaine de passagers à s’être embarqués, pour un prix modique. De toute façon, il ne me restait plus rien. Je rentrais en France, sans illusion, sans but. Un pressentiment m’avait fait savoir que je n’avais pas à m’en soucier. Qu’on – je ne savais pas qui – s’occuperait de moi, en temps voulu. Je me laissais voguer dans cette nuit sans sommeil, quelque chose se préparait à mon insu. Dans la journée, j’étais sorti une heure de ma cabine, les autres passagers semblaient calmes, personne ne se connaissait mais quelques-uns se parlaient. Je restai à l’écart, tentant de déceler un comportement suspect. C’est alors que j’ai vu leurs regards – pas des regards de face qui m’auraient toisé, non, des regards de biais, contournés, qui, je le sentais, me désignaient. Quelque chose était dans l’air, cette traversée m’avait projeté dans un guet-apens, je pouvais voir, autour de moi, l’étau se resserrer. En quittant l’Irlande, ça sentait la tôle, il n’y avait plus de port, plus de continent, la mer semblait grillagée, ce bateau m’avait enlevé…

Extraits de presse.

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