Working Title/Artist: White Flag
Department: Modern Art
Culture/Period/Location: 
HB/TOA Date Code: 
Working Date: 1955
photography by mma, DT4325.tif
retouched by film and media (jnc) 8_11_08

Les cendres du rêve américain

Chaque fois que je pense à changer de vie, je pense à l’Amérique. Ce mot qui devrait avoir perdu aujourd’hui son pouvoir de fascination recouvre encore pour moi un reste de promesse, dont je sens bien ce qu’il contient de nostalgie. Nostalgie d’un temps sacré : ce moment de l’enfance où l’on sait que l’on va bientôt la quitter et où l’horizon n’est encore fait que d’infinis possibles. L’angoisse de vivre n’a pas pris le dessus sur le plaisir de l’instant, et l’attrait de l’avenir est intact. Par le biais du cinéma et de la télévision – la littérature arriverait plus tard, après la fin des possibles –, l’imaginaire s’était nourri des symboles du mythe américain. Ses paysages, autant ses grands espaces sauvages que ses gigantesques agglomérations urbaines (Los Angeles en tête), et sa culture (vêtements, musiques, architectures, tout ce qui composait l’arsenal de la fameuse american way of life) alimentaient attractions et fantasmes. Le soleil brillait différemment sur cet autre monde. Il ne répandait pas la même lumière crue qui rendait ici le quotidien si fade, si réel – si limité. Là-bas, tout semblait avoir la coloration particulière d’un film de légende. Le ciel s’ouvrait amplement au-dessus de vous, donnant aux jours une impression de constante élancée. Cela rappelait vaguement une sensation éprouvée jadis dans l’insouciance d’un été lorsque, sirotant un coca-cola, on se laissait bercer par le battement léger et continu des vagues, enivré par les odeurs de crème solaire : la sensation d’habiter un ailleurs qu’on ne cesserait plus de vouloir retrouver. Oui, tout ce qui nous paraissait ici si ordinaire revêtait là-bas la teinte du merveilleux, comme si la véritable économie de cette grande puissance reposait avant tout sur sa capacité à réinventer ce que nous avions déjà trop connu. Le mot Amérique sonnait aux oreilles et à l’esprit comme les cloches de la plus majestueuse cathédrale : en même temps que là-bas, il semblait dire demain, demain, nimbant cette perspective de la même suavité que l’appel des sirènes, de la même espérance qu’une parole d’évangile. Hélas, comme on le sait, cette page avait été tournée, – l’idéal s’était corrodé au fil des années, l’enseignement de l’histoire nous avait appris la défiance à l’égard des sirènes et des évangélistes, il n’était plus permis de rêver comme on rêvait à dix ans, les espoirs avaient éclaté les uns après les autres entre les mains qui tentaient de les retenir, et les belles promesses avaient moisi dans la nébuleuse des anciens lendemains abandonnés derrière nous. Les guerres avaient semé le trouble dans les esprits. Les raz-de-marée et les ouragans avaient rendu les vacances moins insouciantes. Le soleil brillait partout de la même façon, éclairant les mêmes menaces, et l’étendue d’un ciel n’empêchait pas les humeurs de s’assombrir. On ne disait plus demain qu’avec peine, réservant l’emphase aux adieux. A tout moment, on savait ce qu’il fallait savoir. L’horizon s’arrêtait à la surface des écrans sur lesquels nos yeux étaient braqués. Pourtant, malgré tant de désillusions, malgré ce désagréable sentiment d’être attelé à une destinée irrévocable, de nombreux aspects de ce pays parvenaient encore à faire vibrer la corde de l’imaginaire, cet autre monde n’avait pas totalement fini d’annoncer la possibilité d’une vie nouvelle, au fond de moi continuaient de se consumer les cendres du rêve américain, de quoi maintenir en tout cas un petit feu sur lequel je soufflais parce que je ne voulais pas que ce rêve s’éteignît complètement. Même si je savais combien l’idée de changer de vie relevait de la pure fiction, puisque ce que l’on entendait par là au fond ne consistait pas simplement à changer de cadre, mais à modifier la nature même de l’existence, je ne voulais pas renoncer à cette part de fiction, ma vie avait besoin de cet espace parallèle, et il m’arrivait encore souvent de m’imaginer là-bas, parlant cette autre langue dans cet autre monde, y ayant trouvé l’oubli de tout ce qui me pesait ici.