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Le garçon sans yeux

Telle une phrase imprononçable, impossible que la photographie ne heurte pas le sens commun. On s’y arrête. Sans réfléchir. Déboussolé. Pour s’apaiser – reprendre ses esprits–, l’on pense à une image truquée. Mais la légende indique le contraire. Alors automatiquement l’on se dit que ce que l’on voit, ce qui bouleverse à la fois notre regard (ce vieux routier) et notre entendement (qui a pris tant d’habitudes), ne peut qu’être le fruit d’une monstrueuse mutilation et non, comme pourtant semblent le signifier clairement la légende et la netteté des traits, d’un oubli (forcé) de la nature.

C’est un adolescent vietnamien, bien que sur son visage assez beau les marques de son origine aient été gommées. Chemise blanche. Bouche serrée. Cheveux sombres. A un détail près, il serait anodin : c’est un garçon sans yeux. Là où ordinairement des paupières vont et viennent à la surface des globes oculaires, dessinant les éléments familiers d’une figure humaine, il n’y a rien, qu’une place vide, ou vidée, pensons-nous, de ce qui devrait l’occuper ; nous ne voyons, là où les lois de la physionomie ont communément positionné les yeux, qu’une peau nette et tendue dans le prolongement des joues. Bâillonnant l’âme. Orbites scellées. Nuit noire sans lune.

En cause de cette impressionnante mutation, l’empoisonnement de la mère par « l’agent orange » déversé par l’armée américaine.

— Plus on regarde la photo, moins l’on s’habitue à la voir. Plus l’on s’aventure dans l’incompréhension. Plus sur ce visage dont on reconnaît la forme et les traits généraux, l’absence d’yeux nous laisse démunis. Dérangeant au plus haut point notre quiétude ordinaire. En raison de cette absence même, il n’y a rien sur quoi l’on puisse se fixer, ni reposer notre attente. Et là où chez un aveugle (même né) l’on pourrait trouver un minuscule réconfort en constatant que tout est là, inopérationnel certes, mais rien ne manque, si ce n’est la vue, rien ne manque, le visage humain est sauf ; ici, chez le jeune Vietnamien à la chemise blanche d’écolier, il ne s’agit plus simplement de cécité, d’un simple dysfonctionnement de l’organe de la vue, si j’ose dire, mais d’autre chose, de bien plus insupportable, de l’ouverture d’un gouffre, d’une absence apocalyptique.

Et comment dire, là où un aveugle est dans l’incapacité fonctionnelle de voir, le jeune Vietnamien sans yeux est déjà dans un autre monde où ce sens n’existerait plus, est déjà un spécimen d’une autre espèce encore à venir, une sorte d’androïde privé d’humanité. Hélas ! doit-on se dire alors, hélas ! cette idée ne marche pas, l’imaginaire n’est ici d’aucun secours, puisque ce que nos yeux ne parviennent pas à reconnaître, ce que notre esprit voudrait un peu trop rapidement rejeter dans une sphère inconnue, puisque cet androïde – est humain. Puisque derrière ce masque, qui est une terrible vérité de chair, il y a quelqu’un. Puisque ce masque est quelqu’un.

Qu’est-ce qu’un visage sans yeux sinon, pour nous, l’expression de l’inachèvement, la vie arrêtée au bord de l’existence ? Car ce défaut d’origine restera, aux yeux de chacun de ses témoins, le cri silencieux d’un enfermement. Dans cette absence devenue réalité se clôt l’espoir de toute issue comme si s’était ouverte en plein cœur du vivant l’ultime porte avant le vide, effaçant la possibilité des chimères et des jours. Et plus que tout cela encore : ce qui dans notre désœuvrement tenait lieu de consolation, le regard jeté sur l’autre comme un pont salvateur, a disparu. A sa place : un mur dressé devant nul horizon, contre lequel chacun bute, comme une nuée d’insectes, impuissants et aveugles, attirés isolément dans le même piège.

Alors, me direz-vous, alors, avant que nos bras ne tombent, creusons dans l’épaisseur de nos chairs, et contentons-nous d’un baiser.