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Vincent Fortemps

Il faut d’abord s’attarder un peu sur le nom : même si on le reçoit malgré soi, il dit toujours quelque chose de celui qui le porte. Vincent Fortemps. Une assonance qui déjà exprime le souffle et le soufre. Deux syllabes qui signent la marque de la détermination. Un nombre comme un siècle – le sang contenu par tant d’années. Et le temps qui bat régulier, chronomètre enseveli dans l’air et les images qui le traversent. Autant d’éléments qui seront si prégnants dans le travail graphique. Pourtant du parcours artistique, à l’aube de l’entreprendre, il n’avait aucune idée, aucun itinéraire, aucun plan, tracés à l’avance. La seule certitude alors, c’est la nécessité de la musique pour rythmer le quotidien. Le groupe de rock formé après l’adolescence ne sera pas sans écho sur les années à venir. Mais ce sont les accidents provoqués par le mouvement de la vie, qui influeront sur l’écriture du chemin : les expériences amenant les rencontres ; et les rencontres menant à d’autres expériences. Mais d’abord, un drame (la mort brutale du père alors qu’il a douze ans) ouvre comme une béance dans le déroulement de la réalité. Désormais, rien ne sera plus pareil, avec cette histoire qui s’échappe et qu’il faudra sans cesse tenter d’attraper : apprendre que l’absence a une vie souterraine et chercher à en formuler l’existence.

Dessiner est un geste qui implique de se salir les mains, un verbe qui en contient beaucoup d’autres : gratter, raturer, extraire, racler, éliminer, combattre…

A l’Institut des Beaux-Arts de Saint-Luc (Bruxelles), où il s’est inscrit en illustration, il découvre grâce au cours d’histoire de l’art qu’il existe « autre chose que Gaston » : « Avant je ne connaissais rien. » Au cours de gravure (une discipline qui laissera des marques sur sa création), il rencontre le trio (Thierry Van Hasselt, Denis et Olivier Deprez) avec lequel il fondera la revue Frigobox. Des condisciples qui comme lui veulent se délivrer du poids des maîtres de la bande dessinée dans un pays marqué, en la matière, par le conservatisme. Cette révolution qu’ils initient dès la sortie de l’école en 1994 (la revue devenant la maison d’édition Fréon) consiste moins en une rébellion contre la toute-puissance des aînés qu’à une volonté de donner à la bande dessinée d’autres moyens d’expression, d’autres modalités narratives, comme ce fut le cas à l’époque de la « nouvelle vague » pour le cinéma. Inventer une bande dessinée d’art et d’essais en quelque sorte, libérée du diktat de la ligne claire et des lois du mercantilisme, où inclure le flou, une approche plus sensible, plus tactile, plus empirique du réel. C’est par cette voie que Vincent Fortemps crée, hors de tout système, de toute préméditation, par le travail spontané sur la matière, pour la faire parler – et pour faire s’exprimer à travers elle ce qu’il y a en lui d’indicible. Dessiner est un geste qui implique de se salir les mains, un verbe qui en contient beaucoup d’autres : gratter, raturer, extraire, racler, éliminer, combattre… Tous les moyens sont bons pour atteindre l’image, pour soulever la pierre sous laquelle grouille et fourmille ce qui tient lieu d’absence : une « matière à la fois vivante et fossile qui résiste à l’épreuve du temps et de la disparition ».

Dans cette recherche en ébullition, ce sont encore les accidents qui vont conditionner les avancées et les trouvailles. Tentant d’imiter ses condisciples, il se met à travailler sur un film inactinique pour sérigraphie. Le procédé nécessite d’extraire la matière rouge du film pour faire apparaître une image. « J’ai tellement éliminé de matière qu’il ne restait plus que le plastique transparent ! » Et Vincent Fortemps de combler ce vide avec le noir du crayon lithographique qui se trouve à côté de sa main. Instinctivement il vient d’inventer sa manière de faire. Désormais il travaillera directement sur rhodoïd transparent. Un procédé par lequel il créera l’ensemble de ses albums (tous parus chez Fréon qui, allié aux Français d’Amok, deviendra Frémok) et qui lui permet de pousser le réel jusqu’au bord de ses limites de représentation, tout en atteignant une certaine forme de profondeur spatiale et temporelle en superposant les films. Vincent Fortemps peut travailler de longues années sur le même album. Ce fut le cas pour son opus majeur Par les sillons, un travail autour de la mort de son père, dans lequel il a progressé sans scénario, couche par couche, pour remplir cet espace qu’il sent ne pas être vide. A l’arrivée, le temps de la création (une dizaine d’années) s’est inscrit dans le cheminement du récit et a chargé les images d’une incroyable densité.

D’autres accidents, comme autant de griffures heureuses sur le cours des jours, amènent Vincent Fortemps sur d’autres terrains que la bande dessinée. Lorsque le chorégraphe François Verret l’invite à participer à l’adaptation scénique de L’homme sans qualité de Musil, il invente une machine, « la cinémécanique », qui lui permet de créer des images directement sur scène et de participer à l’univers sonore du spectacle. Une expérience qui fait se rejoindre sa recherche graphique et sa passion de la musique : le son, qu’il obtient par « crispation de la matière » en injectant du sel dans l’encre sur une plaque de verre, donne une dimension supplémentaire aux formes et aux taches qu’il produit. Le voici transformé en « musicien visuel », une performance à laquelle il prend goût et qu’il poursuit au gré de nouvelles collaborations. Il faut l’avoir vu s’activer derrière sa table de travail sur scène pour percevoir combien sa création est le fruit d’une alchimie entre le geste et sa gestation, la photographie d’un mouvement arraché à ses racines et aussitôt replanté ailleurs. A l’occasion d’une exposition que lui consacre le Théâtre Garonne (Toulouse) en 2012, Vincent Fortemps continue son exploration de la matière en réalisant une grisaille sur verre avec l’atelier de Jean-Dominique Fleury ou en créant des sculptures en cire d’abeille, inspirées des momies et des fétiches anciens. Une œuvre habitée par le mouvement des temps, tout comme lorsqu’il reprend de vieux dessins et qu’il leur donne une existence nouvelle inscrite sur celle du passé. Empreintes et métamorphoses.