SebastienDutrieux

Sébastien Dutrieux

A l’affiche de plusieurs spectacles bruxellois ces deux dernières saisons, Sébastien Dutrieux est un jeune surdoué des planches dont le parcours témoigne de l’intense relation entre la ville et les arts de la scène, ainsi que de l’ardente vocation de ses acteurs (« J’ai vraiment envie de ça depuis très longtemps, ce n’est pas une activité parallèle, j’ai la chance que ça se passe plutôt bien et de manière régulière »). Malgré ses vingt-neuf printemps, l’histoire passionnelle de Sébastien Dutrieux avec le théâtre ne date pas d’hier : « A six ans j’ai le souvenir précis que j’avais déjà envie de rideau rouge, de costume, de texte, de public. » A dix ans, il joue dans trois courtes pièces de Feydeau dans la petite salle du Théâtre National. Au même moment dans la grande salle, s’est arrêtée la tournée du Soulier de satin de Claudel mis en scène par Vitez, un spectacle qui durait douze heures : « Quand je n’étais pas sur scène, je montais l’escalier de service qui séparait les deux salles et j’allais derrière un rideau pour observer. C’était un spectacle magique, l’enfant que j’étais a été subjugué par cette beauté. » Beaucoup de gens du métier le repèrent alors : « Et lorsqu’il y avait une production de théâtre belge qui avait besoin d’un petit garçon on faisait appel à moi. » Il passe donc une partie de son adolescence sur les planches. Dans ce parcours précoce, un spectacle va le marquer davantage : il a seize ans et joue dans Les amants puérils de Crommelynck, toujours au Théâtre National, dans une mise en scène du duo Patrice Caurier et Moshe Leiser.

« Moins on en fait et plus c’est beau. »

Quand il n’est pas sur scène, il fréquente assidûment les théâtres de la capitale (« Je me sens autant acteur que spectateur, j’aime ça. »). Il retrouve dans cet univers ce à quoi il a envie de croire, quelque chose qui touche son être en profondeur. Il a des souvenirs formidables de mise en scène de Jacques Lassalle ou de Luc Bondy. A son entrée au Conservatoire de Bruxelles à dix-huit ans, Sébastien Dutrieux a déjà derrière lui plusieurs années de scène. Deux visions très différentes du théâtre s’offrent alors à lui : la classe de Pierre Laroche, plus axée sur la modernité de cet art, ou la classe de Michel de Warzée, ancrée dans la tradition. Il choisit Pierre Laroche, un homme qu’il admire (« pour sa personnalité, son engagement, sa fantaisie sérieuse au service du travail et de sa passion ») et qu’il va côtoyer aussi le soir en devenant son souffleur. Une orientation très contemporaine qui sera désormais la sienne. Très vite après sa formation (terminée à Mons), c’est tout naturellement qu’il reprend le chemin des scènes bruxelloises, y participe à plusieurs spectacles, va lui-même frapper à certaines portes comme il est de coutume dans cette ville sans cérémonial (« ici on fait son chemin soi-même »). Pas de système d’agent comme à Paris, tout se passe par le bouche-à-oreille. « J’ai un caractère très indépendant, je ne me suis jamais senti appartenir à une famille, ni à un groupe, j’ai toujours eu en moi cette curiosité. » Une disposition qui lui a permis de trouver son tempo à travers « la difficile réalité de ce métier où la roue tourne souvent ». Le hasard fait parfois bien les choses : nous nous étions fixés rendez-vous à l’hôtel Métropole, le palace légendaire de la place de Brouckère (où deux suites portent les noms de personnalités illustres du théâtre : Sarah Bernhardt et Sacha Guitry, auxquels vient de s’ajouter celui de Maurice Béjart), à un jet de pierre du Théâtre National où il jouait le soir même. C’était ici, me rappela-t-il, qu’il avait reçu en 2003 le premier prix Jacques Huisman. Une récompense qui lui permit d’assister pendant huit semaines à Paris à la mise en scène de Dickie un Richard III (d’après Shakespeare) par Joël Jouanneau, une expérience à la fois enrichissante et détendue (« J’ai pu observer de l’extérieur un travail depuis le premier jour des répétitions jusqu’au jour de la première sans l’angoisse de l’acteur qui doit jouer.») Je lui demande évidemment si Paris pour un jeune comédien belge fait toujours rêver. Il me répond que non, pour le cinéma peut-être, mais pas pour le théâtre, il a vécu sur la scène bruxelloise (un monde dont il a du mal à parler car il est « plongé dedans ») des «expériences heureuses ». Non il n’a pas rêvé d’un lieu, mais plutôt d’acteurs ayant voué leur vie à leur métier. « Si je suis rêveur, je n’ai pas envie de faire tous les rêves, ça peut être dangereux, je suis bien à Bruxelles, je suis heureux de travailler avec les gens avec lesquels je travaille, bien sûr j’ai envie de travailler ailleurs mais pas pour quitter Bruxelles parce que j’en serais insatisfait, simplement pour élargir mes activités. »

S’il n’a pas de famille théâtrale, il est quand même des théâtres avec lesquels Sébastien Dutrieux a des connivences : le Théâtre National, dont la programmation fait la part belle à la création contemporaine et à sa transversalité, ou le Rideau de Bruxelles, une scène dédiée principalement à la création en français de pièces étrangères (souvent avant Paris). Il y a notamment interprété l’un des deux rôles principaux dans Copies de la britannique Caryl Churchill. La pièce lui a donné l’occasion de montrer les nuances et la sobriété de son jeu, un jeu construit de l’intérieur. Il y incarnait trois personnages différents, un fils et ses deux clones, auxquels il prêtait vie sans exubérance. Il a sur le métier un regard affirmé : «Moins on en fait et plus c’est beau ; plus on s’agite et plus on fuit, on cherche tristement à fuir la chance qu’on a d’être là, sur scène. » Conformément à l’image sérieuse que l’acteur belge véhicule (« pourtant je connais plein d’acteurs belges qui ne sont pas sérieux »), il croit à la rigueur dans le travail : « Oui je suis exigeant parce que je crois que le théâtre sert à quelque chose. Je n’aime pas du tout l’idée de bâcler son travail, au théâtre quand tu bâcles ton travail tu bâcles celui des autres. » Il sait ce qu’il ne veut pas faire sur scène et se dit partant pour de nouvelles expériences de jeu. Oui, il y a des rôles qu’il voudrait interpréter plus que d’autres, « Treplev dans La Mouette de Tchekhov », des auteurs qu’il aimerait enfin jouer, « Molière » (« La profondeur des propos dans une telle simplicité de parole, ça me bouleverse »). Une envie de cinéma ? Bien sûr, tourner avec les frères Dardenne (« C’est tellement intelligent la manière dont c’est fait, c’est un cinéma vérité sans aucun artifice »). Mais il n’est pas pressé. Quand il ne répète pas, il aime flâner dans Bruxelles : « Il y a des quartiers formidables comme le Sablon, j’aime bien passer mes journées à me promener dans les rues. Il y a une sorte de simplicité de vivre ici. » Et fréquemment, dans cette ville qui cultive l’art (les arts) de la scène, il croise au cours de ses errances diurnes, sans que ce soit tout à fait un hasard, l’ombre d’un théâtre endormi.

Parution :
Autrement, 2006