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Michèle Noiret

De son père, l’écrivain Joseph Noiret, co-fondateur du mouvement interdisciplinaire cobra, Michèle Noiret a hérité du goût naturel pour les mélanges : « Je suis tombée dedans quand j’étais petite. À la maison il y avait tout le temps des réunions de poètes, ils étaient tous passionnés de jazz, de musique, il y avait des croisements. Le spectacle vivant, je le conçois comme ça, ce sont vraiment des rencontres de disciplines différentes, de gens qui se mettent ensemble pour ouvrir des portes vers un ailleurs. » Si c’est vers la danse qu’elle s’est dirigée, il ne faudrait pas y lire une volonté de démarcation par rapport à l’influence paternelle, au contraire : père et fille ont souvent collaboré, et la littérature occupe une place importante dans son processus de création, comme si la chorégraphe tentait de pousser les mots dans leurs derniers retranchements, comme une manière de donner corps à la poésie.

« Je ne trouve pas très intéressant de faire hurler des danseurs ou de faire danser des comédiens. »

Après avoir créé sa compagnie en 1986, Michèle Noiret travaille avec le compositeur allemand Stockhausen pendant quinze ans. Une collaboration forte et contraignante musicalement, qui fait qu’à l’issue de cette expérience elle a envie de retrouver le silence, celui de la musique intérieure du corps. Son travail s’oriente alors vers un véritable échange entre musique et danse afin que le mouvement ne soit pas directement dépendant d’un rythme préexistant. Ainsi pour Les Arpenteurs, François Paris a composé la musique de certains morceaux à partir d’une retranscription de l’écriture chorégraphique de Michèle Noiret. « Le motif récurrent de mon travail, c’est de sonder l’être, ses failles, ses mondes intérieurs. » Dans cette démarche de traduction de l’intériorité par la gestuelle, elle n’a pas peur d’avoir recours à ce qu’on appelle « les nouvelles technologies » pour approfondir son propos, creuser davantage l’être, aiguiser le regard sur le danseur : «Grâce à la vidéo par exemple, on peut capter des choses beaucoup plus intimes : un regard, un frémissement de lèvres, un son.»

Dans son nouveau spectacle, elle intègre six musiciens (l’ensemble des Percussions de Strasbourg) au groupe des danseurs : « Cela donne une foule de treize êtres humains qui partagent le plateau sur lequel on ne sait plus très bien qui est musicien, qui est danseur. » Une situation qui bouleverse le rapport du musicien à son instrument ainsi qu’au public, il devient dès lors partie intégrante de l’enjeu scénique, un personnage dans la théâtralité du spectacle. «Evidemment il est plus sûr de rester dans un monde chorégraphique sans élément perturbateur. Avec ce genre de croisement, on met son propre travail en question, on s’aventure sur le terrain de l’autre, cela oblige à réinventer sa propre manière de créer.» Qu’on ne se méprenne pas, Michèle Noiret, formée à l’école Mudra fondée par Maurice Béjart, reste attachée à la technique de son art : «Je ne trouve pas très intéressant de faire hurler des danseurs ou de faire danser des comédiens parce qu’on fait des échanges, il ne faut pas tomber dans le tout et le n’importe quoi parce qu’on fait des mélanges.»

Les répétitions sont une période très intense de création («le jour, je travaille avec les danseurs ; le soir, et parfois la nuit, j’affine le scénario et prépare les répétitions du lendemain»). Elle doit alors composer entre le projet très précis qu’elle a conçu préalablement et son interaction avec les interprètes. S’ouvre une phase vivante de l’écriture du spectacle où il s’agit d’amener la quête à un aboutissement, de rechercher en tâtonnant, comme un artisan, une forme dans laquelle le sens reste proche de ce que la chorégraphe a envie de dire : «Ce qui est intéressant dans la danse, c’est que le sens est ouvert. Il n’y a pas de paroles, et j’aime donc faire apparaître des mots pour donner des pistes, guider le spectateur et stimuler son imaginaire.» En vingt années de création, dix-neuf spectacles ont ainsi vus le jour. Et deux magnifiques films réalisés par Thierry Knauff, Solo et A mains nues, qui, mieux que montrer la danse, dansent avec elle. Le travail de Michèle Noiret s’aventure dans les dédales du monde et de l’être, où cohabitent peur et désir, et fait émerger la vérité du songe ou l’onirisme du réel. Bref, le troublant va-et-vient entre l’art et la vie.

Parution :
L’Eventail, 2007