Jan-Fabre

Jan Fabre

Il doit faire des envieux, Jan Fabre, en devenant le seul artiste vivant exposé au Louvre. Il se dit évidemment très fier que cette institution (« le modèle des musées ») lui ait ouvert les portes de ses prestigieuses collections sans lésiner sur les moyens. « C’est un risque pour le Louvre de m’inviter, et c’est un risque pour moi d’y exposer. C’est un véritable exercice d’humilité de se confronter au travail des maîtres. » Pendant deux ans et demi, il est donc venu à Paris presque toutes les semaines pour préparer l’exposition. S’inspirer des œuvres des anciens pour mettre en scène ses propres créations, histoire d’offrir aux visiteurs du musée une vision dynamique de cette confrontation.

« On ne veut tuer personne, on veut éveiller les êtres. »

Je retrouve Jan Fabre au Laboratorium, un lieu collectif dédié à la recherche artistique où est basée sa compagnie Troubleyn. Un mot dont le sens illustre la teneur de son parcours : « demeurer fidèle ». Fidèle à son histoire, puisqu’il est né dans ce quartier populaire du Seefhoek où ses parents vivent encore à quelques pas de là (« j’ai vécu à New York et à Berlin, mais je suis toujours revenu à Anvers »). Fidèle à une équipe, presque une tribu, dont certains membres travaillent à ses côtés depuis plus de vingt ans (« c’est un échange d’énergie »). Alors que je m’attends à rencontrer un homme pressé, je découvre quelqu’un de convivial. Il me rejoint dans la cuisine ensoleillée où bientôt toute l’équipe se mettra à table. Des ray-ban devant les yeux, une petite demi-heure de retard, un air de show-man. Il s’excuse aussitôt pour son mauvais français et me demande s’il peut s’exprimer en anglais. Dans la langue de Shakespeare, il me propose alors un morceau de tarte (« cerise ou abricot ? »), puis m’invite à faire le tour des œuvres d’art contemporain dont le bâtiment (une ancienne école) regorge.

Sur la terrasse, nous croisons l’actrice et danseuse Ivana Jozic en train de relire le nouveau texte de Jan Fabre qu’elle créera cet été à Avignon : Another sleepy, dusty, delta day. Un solo écrit spécialement pour sa muse : « Ivana a tourné pendant quatre ans avec la performance L’Ange de la mort qui a été un vrai succès. Je voulais lui offrir ce nouveau spectacle. » A partir de la célèbre chanson country Ode to Billy Joe qui raconte l’histoire du suicide d’un jeune homme, Jan Fabre a imaginé la lettre d’amour écrite par Billy Joe avant de sauter vers l’inconnu. Après la polémique que l’artiste avait provoquée en 2005 avec ses gigantesques fresques vivantes Je suis sang et Histoire des larmes présentées dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, Jan Fabre semble revenir sur la pointe des pieds là où il avait suscité tant de remous. « Après l’exposition du Louvre, qui impliquait beaucoup de monde dans l’organisation, je voulais faire un spectacle plus léger. Cela permettait de revenir au fondement, à l’essence du théâtre, juste à travers la recherche du corps et de la voix. Un solo donne une importance à chaque mouvement, à chaque respiration. » Une sensation de proximité charnelle que renforcera le lieu que Jan Fabre a choisi pour créer ce spectacle : une chapelle.

Pour cet artiste multipliant les modes d’expression en une sorte de continuum organique (« j’essaie toujours de trouver le meilleur médium possible pour exploiter une idée »), l’art permet la rencontre de l’éthique et de l’esthétique. Ainsi son ancrage dans la matière a-t-il des résonnances sacrées (« le corps et l’idée de la métamorphose occupent la place centrale de mon travail ») et donne à voir un monde où ce ne sont pas les hommes qui rêvent d’être des anges mais les anges qui rêvent d’être des hommes. Il refuse d’être catalogué sous l’appellation d’artiste hybride puisqu’il ne mélange pas les disciplines artistiques (« lorsque je fais une exposition, je fais une exposition, je ne fais pas du théâtre ») et dément toute volonté de scandale (« ce n’est pas mon but de provoquer ») même s’il reconnaît que l’art est une forme socialement acceptable de subversion. Au Louvre, pour se distraire de la lourdeur et du sérieux des préparatifs, il s’est offert une performance récréative de quatre heures : déguisé en Jacques Mesrine, il a arpenté les salles et les galeries du musée comme un enfant qu’on aurait lâché là. L’artiste serait-il un gangster autorisé ? Grand éclat de rire. En guerrier de la beauté, il répond : « On ne veut tuer personne, on veut éveiller les êtres. »

Parution :
L’Eventail, 2008.