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Jacqueline Bir

On ne pourrait imaginer décor plus approprié pour cette amoureuse des grands textes : un horizon qui s’ouvre face à elle du haut de son appartement au quinzième étage, une vue imprenable sur Bruxelles, la ville dont elle a foulé toutes les scènes. « Jamais je n’aurais imaginé avoir une carrière comme celle-là, j’ai joué tout ce que j’aurais pu avoir envie de jouer. » Deux cent rôles à son actif (« je me suis investie dans chacun d’eux »), pas le temps de chômer, il lui est arrivé plusieurs fois d’apprendre un rôle le matin, d’en répéter un autre l’après-midi et d’en jouer un troisième le soir. « Ce qui est différent en France, c’est qu’ils ont des statuts de star, ils peuvent gagner énormément d’argent pendant trois mois et ne rien faire pendant deux ans. Mais je suis sûr que si j’étais restée en France je n’aurais jamais joué tout ce que j’ai joué, jamais. »

« J’ai joué tout ce que j’aurais pu avoir envie de jouer. »

Elle se souvient, avec sa voix vibrante, des fables qu’elle apprenait enfant et qui lui ont ouvert les portes de l’imaginaire. C’était dans la campagne oranaise. Le monde du spectacle et Paris semblaient alors très loin. Pourtant, à neuf ans, elle découvre l’opéra au théâtre de la ville. Une représentation de Faust fascine la petite fille qui a grandi dans un univers musical (son père jouait du violon, elle-même a suivi des cours de piano). La passion de la musique ne la quittera jamais et guidera ses choix d’actrice : elle privilégiera les auteurs qui ont une musicalité (Racine, Marivaux, Hugo, Claudel, Paul Willems). « Il faut parvenir à faire passer le sens dans la musique du verbe, dérouler le fil de la pensée dans l’énonciation de la phrase. » Dans cette optique, elle considère le rôle de la Servante Zerline d’Hermann Broch, qu’elle a joué il y a quelques années sous la direction de Philippe Sireuil, comme un sommet dans sa carrière : « C’était l’aboutissement de la perfectibilité de mon métier. C’est aussi le rôle qui m’a coûté le plus de peur, j’étais complètement à nu. Le comédien sert de lien pour créer la circulation entre l’auteur et le spectateur. Cela nécessite d’aller jusqu’au bout de soi-même. » Je lui demande alors si cela n’est pas déstabilisant d’être habitée par des personnages. « C’est moi qui habite les personnages. J’ai un rapport très concret à mon métier, j’ai les pieds sur terre, je reste une fille de la campagne oranaise, je prends les mots pour une matière. »

« Il est probable que si je n’avais pas réussi le concours d’entrée du Conservatoire de Paris, je n’aurais pas fait ce parcours de comédienne, mes parents ne m’aurait pas laissé une seconde chance, ils m’auraient dit : tu vois, tu n’es pas faite pour ça ! » Comme ça a marché du premier coup, elle s’est retrouvée embarquée dans une carrière qui ne s’est jamais arrêtée. « Ma vie a été une succession d’aventures. » Au Conservatoire, où elle fait partie d’une promotion devenue célèbre (Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Marielle, Bruno Cremer, Françoise Fabian…), elle fait une rencontre décisive avec un autre déraciné : Claude Volter. « Nous ne faisions pas partie du cénacle local. J’arrivais d’Algérie, il arrivait du Congo. » Rien ne les prédestinait à se rencontrer si le théâtre ne les avait pas réunis. Ils se découvrent aussitôt un goût commun des grands textes qui orientera leur duo. Après deux années passées à la Comédie française, les circonstances les font venir à Bruxelles : la naissance d’un premier enfant. Le séjour n’est censé durer que quelques mois. Ils ne repartiront jamais. Après un premier spectacle créé ensemble (Britannicus de Racine), ils fondent la Compagnie Claude Volter. La suite est connue, Jacqueline Bir devient l’actrice la plus célèbre de Belgique, libre de passer d’un registre à un autre sans devoir se préoccuper de son image. La faculté de caméléon du comédien lui a permis d’explorer les différentes facettes d’elle-même.

Aujourd’hui, après cinquante années d’activités sans interruption, elle ressent le besoin de « respirer », de prendre ses distances par rapport au grand emballement du monde actuel. « J’ai vécu des choses difficiles. » La photo de son fils, Philippe Volter, est posée sur une table basse en face du canapé. « C’est un métier où l’on doit être au top tout le temps, donc on doit passer au travers de soi-même, et là j’ai besoin de faire le tri. » Elle va prendre le temps de reparcourir sa carrière à travers ses propres archives en vue d’un livre peut-être. Elle ne peut certifier que cette pause sera définitive. En revanche elle a une certitude : « Plus les choses vont mal, plus le théâtre est nécessaire. »

Parution :
L’Eventail, 2008