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Ingrid von Wantoch Rekowski

De l’Allemagne natale, elle a conservé un goût pour ses philosophes, un amour pour ses musiciens (son spectacle In H-Moll est une adaptation libre de la messe en si mineur de Bach avec dix acteurs) et une rigueur dans le travail (« on se moque souvent de moi à cause de ça »). Pourtant Ingrid von Wantoch Rekowski, charmante et fluette, a l’air plutôt détendu. Débarquée à Bruxelles « après une préparation universitaire aux Etats-Unis » pour suivre les cours de l’Insas (« je voulais faire une école d’art dans un pays francophone»), elle y restera au terme de ses études, séduite par la mixité de la ville, pour y créer en 1994 sa compagnie Lucilia Caesar (« Cela ressemble à un grand nom de reine, emprunté au répertoire de Shakespeare, et on se rend compte que c’est une mouche qui aime bien les cadavres, j’aime assez ce contraste. »). Elle s’entoure alors d’un réseau d’acteurs (« c’est plus qu’un réseau, l’affectif y joue un rôle très important ») aux origines diverses et à qui elle demande une véritable implication dans la construction de ses spectacles, basée sur l’improvisation autour d’un thème : « C’est un peu organisé comme un match de tennis, j’invente des règles du jeu, ensuite j’envoie une balle aux acteurs, et eux me la renvoient, mais sans règle du jeu ça partirait dans tous les sens. »

« Je préfère que le spectacle soit maladroit et recherché plutôt que de retomber dans les conventions. »

Dans ses créations, Ingrid von Wantoch Rekowski veut faire apparaître l’ambivalence, retourner la réalité, laisser le doute s’installer, inventer des crises, ébranler les certitudes. Nourries par la danse, la musique, la peinture, ses mises en scène sont d’intenses moments (« l’espace théâtral n’est pas un temps quotidien, une heure et demi au théâtre c’est du condensé ») où se superposent les époques et se mêlent les cultures, où le geste fustige la parole, où les voix s’amalgament et les chants se discordent, où l’individu redevient morceau d’humanité (elle dit rarement « je » lorsqu’elle parle de son travail, mais plutôt «on ») et où l’humain est une matière âpre douée d’émotions (« des gens me disent : ‘C’est laid ce que vous faites’, et je leur réponds ‘Mais regardez dans la rue !’ Le théâtre ce n’est pas lisse»). Lorsqu’elle s’accapare un genre musical (oratorio, madrigal, fugue…), c’est pour l’amener vers le théâtre (« l’acteur reste l’élément central »). Depuis plusieurs années, elle développe un cycle de tableaux vivants, qui sera présenté lors de la rétrospective au Théâtre national. En 2004, par exemple, elle a filmé des acteurs reproduisant des scènes de tableaux de Rubens (Rubens-Metamorfoses) qui ont été projetés dans la Sint-Carolus Borromeuskerk à Anvers.

Les spectacles d’Ingrid von Wantoch Rekowski, étant composés de modes d’expressions et de langues multiples, connaissent un grand impact à l’étranger, dans un circuit non spécifiquement francophone. Suite à A-Ronne II (polyphonie autour de cinq voix d’acteurs) qui a beaucoup tourné, elle a reçu des propositions internationales. Mais elle a choisi de s’ancrer à Bruxelles : « Cette ville a été le point de départ de mes recherches artistiques, donc j’y suis très attachée. C’est très ouvert ici, on ne se prend pas trop au sérieux, ça élimine beaucoup de peur, on saute dans toutes les aventures. Et il y a un public qui suit. » De même, elle est très attachée à sa démarche artistique (« je me suis dit qu’il fallait continuer dans cette radicalité, c’est bien sûr plus dangereux ») : c’est donc le projet qui détermine son intérêt plus que le lieu (« je fais attention où je mets les pieds, j’ai décidé d’être dans la recherche, dans l’invention d’un espace théâtral, je préfère que le spectacle soit maladroit et recherché plutôt que de retomber dans les conventions »). En 2003, elle a mis en scène un oratorio d’Alessandro Scarlatti, La Vergine dei Dolori, au Teatro di San Carlo à Naples, qui sera repris cette saison au Théâtre national. Le point faible de la création en Belgique (« le couic dans l’affaire ») est bien sûr le manque de moyens. Ces conditions inconfortables de travail ne sont pas pour autant un obstacle à la créativité, au contraire : « Il faut bricoler – mais j’aime bien bricoler. » Et elle rit comme une petite fille astucieuse.

Parution :
L’Eventail, 2006