guy cassiers

Guy Cassiers

Aux côtés de Jan Lauwers, Jan Fabre, Sidi Larbi Cherkaoui, Alain Platel ou encore Wim Vandekeybus, Guy Cassiers est aujourd’hui l’une des figures majeures de la scène flamande. A la tête du prestigieux Toneelhuis à Anvers, véritable vivier d’expérimentation théâtrale, Guy Cassiers a présenté pendant quatre étés d’affilée (2008-2011) ses nouvelles créations au Festival d’Avignon – ce qui est un record – avec un acmé en 2011 lorsqu’il créa son fabuleux spectacle sur Gilles de Rais et Jeanne d’Arc, Sang & Roses, sur la scène de la Cour d’honneur du Palais des Papes. « Après ça, en 2012, il a fallu faire une petite pause », me dit-il avec sa naturelle simplicité. Une petite pause de Festival d’Avignon, s’entend, pas une interruption générale de ses activités, puisqu’entretemps, outre ses propres créations qui continuent de rayonner à partir d’Anvers, la Scala de Milan et le Staatsoper de Berlin lui ont proposé de créer une nouvelle mise en scène du Ring de Wagner aux côtés du chef d’orchestre Daniel Baremboim. Une consécration.

Pourtant lorsque le jeune Guy Cassiers entreprit des études d’arts graphiques à l’Académie des Beaux-Arts d’Anvers, le théâtre ne faisait pas partie de son horizon. « Notre génération n’était pas du tout attirée par le théâtre qui représentait la tradition. Nous avions envie de chercher des formes nouvelles. » C’est une période de grande vitalité artistique dans la ville. Dans les couloirs de la même académie, on peut croiser alors des jeunes gens comme Jan Fabre, ou encore, dans le domaine de la mode, ceux qui formeront la fameuse promotion de l’école d’Anvers (Dries Van Noten, Martin Margiela, Ann Demeulemeester, Dirk Bikkembergs, Walter Van Beirendonck). Ce désir d’expérimentation et de nouveauté s’exprime à l’occasion des fêtes organisées par l’Académie. Les étudiants de disciplines différentes se mettent à créer ensemble. Et c’est à partir de la dynamique de ce mélange que des formes de performance voient le jour. Premiers pas vers l’expression scénique.

« Si on connaît le résultat à l’avance, alors c’est une création morte. »

Un facteur non négligeable joue en faveur de la créativité de ces jeunes gens : ils appartiennent à une culture et une langue minoritaire. Ce qui d’une part leur donne une singularité et une audace innées, et d’autre part les oblige à s’ouvrir aux autres cultures s’ils veulent être entendus. Ils sont donc à la fois, en raison de leur histoire, nourris, gorgés d’influences diverses, mais aussi totalement affranchis des codes et traditions des cultures dominantes. Cette identité contribue de manière organique à rendre leurs créations innovantes. Après ses études, Guy Cassiers, ayant pris goût à l’interdisciplinarité, continue d’expérimenter ce mélange à travers des performances dans l’esprit des fêtes de l’Académie. Une vie de bohème et de création où « pendant 5 ans, nos subventions c’était le chômage ».

C’est par pallier que de l’occupation de l’espace il va se rapprocher de la forme théâtrale et de la direction d’acteurs. D’abord en travaillant pendant une année avec des handicapés mentaux. Une expérience très forte qui le confronte à l’expression spontanée des différences. « On a cherché ensemble une manière de communiquer à partir de leur propre mode de communication, sans les codes traditionnels du théâtre. Cela a été pour moi une manière d’expérimenter les possibilités qu’offrait la forme théâtrale. » Une liberté qu’il tente ensuite d’explorer en créant des spectacles pour enfants. Mais l’esprit anticonformiste de ses créations, même s’il plaît aux jeunes spectateurs, n’est guère du goût des enseignants. « C’était vraiment une période très dure. Les spectacles se vendaient très mal. » Après quelques années de productions dans des petits espaces, Hugo De Greef, figure centrale de la culture flamande, convie le metteur en scène au Kaaitheater à Bruxelles. « C’est quelqu’un qui a produit beaucoup d’artistes différents. Et comme il s’occupait de l’organisation de plusieurs festivals, cela a été une période de formation très importante pour moi. J’ai vu des spectacles qui venaient de partout, ce qui m’a beaucoup inspiré et aidé à créer mon propre langage théâtral. »

Mais comme souvent pour les artistes belges, ce ne sera pas son pays qui lui donnera les moyens d’atteindre sa maturité. C’est en effet de l’autre côté de la frontière, plus au Nord, lorsqu’il devient directeur artistique du ro theater à Rotterdam en 1998, que Guy Cassiers va pouvoir développer la forme de théâtre vers laquelle il s’est progressivement acheminé depuis ses études à l’Académie d’Anvers. Un théâtre dont la finalité est de « générer un dialogue entre des artistes » dans une commune création : « Ce qui importe c’est de voir ce qu’il va se passer sur scène entre ces différents éléments pendant les répétitions. Moi-même en tant que metteur en scène, je ne suis pas plus éclairé que les autres artistes de la production, j’apprends en même temps qu’eux ce qui est en train de se créer. Si on connaît le résultat à l’avance, alors c’est une création morte. » Cette interaction se marquera par l’alliage d’un fort ancrage dans la littérature (principalement non théâtrale) et du recours formel aux nouvelles technologies. Celles-ci (la vidéo, l’usage de micros…) n’a pas pour vocation de montrer plus, mais celle de montrer mieux, d’accroître le pouvoir de suggestion du théâtre et du texte, d’utiliser le matériau le plus opérant pour la transmission vers le spectateur. « Quand l’électricité est entrée au théâtre, cela a été un grand boum. Chaque fois qu’une nouveauté technologique arrive, on se demande si c’est nécessaire ou pas à la création. Moi, je ne suis pas intéressé par la technologie en soi, mais par le résultat. D’ailleurs je n’ai même pas d’ordinateur à la maison. J’ai la chance d’avoir des gens qui m’aident. » Cela demande aussi aux acteurs d’être plus que des acteurs, en intégrant un rôle de technicien à leur jeu. L’apparition de visages en gros plan, d’images différées, de lieux hors cadre, bouleverse totalement la vision classique du théâtre en brisant la sacro-sainte unité scénique, en créant une temporalité différente de celle du plateau, en faisant du tableau général un ensemble de séquences, en intégrant à la vision globale une immersion dans l’intimité.

« Si je travaille rarement à partir de pièces de théâtre, c’est parce que le découpage en trois ou cinq actes n’est plus d’actualité. »

Ce même dépassement des limites anciennes du théâtre se retrouve dans le choix des textes transposés à la scène. « Si je travaille rarement à partir de pièces de théâtre, c’est parce que le découpage en trois ou cinq actes n’est plus d’actualité. » La règle de l’unité de lieu se justifiait lorsqu’il fallait limiter les changements de plateaux. « Aujourd’hui on peut avoir vingt lieux différents dans un spectacle. » D’une certaine façon, en raison de leur structure, tributaire du contexte dans lequel elles ont été écrites, les pièces de théâtre sont déjà mises en scène par leurs auteurs. « Tandis qu’avec un roman, ces limites n’existent pas, tout est à inventer scéniquement. » De Proust (« la Bible pour moi ») à Musil, en passant par Malcolm Lowry, Tolstoï et aujourd’hui Virginia Woolf, Guy Cassiers s’est attelé à donner une forme théâtrale à de grands romans de la littérature mondiale, une démarche qui se distingue de celles de ses confrères du plat pays puisqu’elle remet la langue au cœur du processus de création : « J’ai besoin de la langue, mais comme ce n’est pas mon fort, je passe par celle des écrivains qui ont exprimé des choses essentielles que je veux exprimer. »

Le fait d’être attaché à une maison, comme ce fut le cas pendant huit ans au ro theater et aujourd’hui au Toneelhuis depuis 2006, lui permet d’envisager des créations sur le long terme, d’entreprendre des cycles sur plusieurs saisons : la Recherche du temps perdu en quatre volets et l’Homme sans qualité en trois. A cette dimension littéraire s’ajoute un enjeu politique, nourri par les scores importants de l’extrême droite tant aux Pays-Bas qu’en Flandre. « Le parti nationaliste Vlaams belang a été le parti le plus important d’Anvers. » Une situation qui oblige les artistes locaux à prendre leurs responsabilités. Guy Cassiers se lance alors dans l’élaboration d’une ambitieuse trilogie sur le pouvoir (Mefisto for ever, Wolfskers, Atropa), où les échos de l’histoire et des mythes entrent en résonnance avec l’actualité présente sans claironner un message didactique. Un projet qui inaugure sa collaboration avec l’écrivain flamand Tom Lanoye : « C’est un vrai fou de théâtre. Et il n’y a pas tant d’écrivains qui aiment autant le théâtre. Sa mère était actrice amateur, il a grandi dans cet univers. Il abat un travail colossal sur nos spectacles. Il écrit d’abord un gros livre d’informations sur le contenu, puis un second texte qui détaille le traitement de chaque scène, enfin il écrit tous les dialogues en un mois ! »

Une autre complicité marquante est celle qui le lie au compositeur Kris Defoort. Ensemble, ils signent deux opéras dont le fabuleux The woman who walked into the doors, qui a fait voler en éclat les lois du genre. Une entrée remarquée dans le monde lyrique qui lui amènera d’autres collaborations (Adam in exile de Rob Zuidam, créé en 2009 à Amsterdam) et lui a ouvert récemment les portes de la Scala. Un monde très différent de celui du théâtre. « J’ai l’habitude de demander aux comédiens ce qu’ils pensent, de les engager activement dans le processus de création. Mais avec les chanteurs, je me suis tout de suite rendu compte qu’ils n’avaient pas l’habitude d’être ainsi sollicités, ça les désarçonnait. » Cela fait partie des expériences qui contribuent à enrichir ses propres créations, de même que le regard extérieur aide à comprendre des aspects ignorés de ce qu’il a produit. « Chaque spectacle doit trouver sa nécessité ici. Mais quand il tourne à l’étranger, il change en fonction des spectateurs qui le voient. Et quand il revient ici, on le voit différemment, il s’est chargé de nouvelles possibilités, ça nous aide beaucoup. » Une seule chose reste cependant inaltérée malgré la reconnaissance internationale qui est la sienne : une véritable humilité qui fait partie des innovations que la culture belge a contribuées à développer.