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Benjamin Jungers

C’est dans un café de la place Colette, à côté de la Comédie française, que je retrouve Benjamin Jungers. Peau pâle. Cheveux blonds mi-longs. Regard bleu de feu. Il arrive vêtu d’un simple pull malgré la fraîcheur de la saison. Pas étonnant qu’il ait débuté à la Comédie française dans le rôle de Chérubin dans Le Mariage de Figaro de Beaumarchais : il en possède l’allant et la grâce. Il parle de sa passion du théâtre, qui l’anime depuis déjà plus d’une décennie, avec la même brillance que celle avec laquelle il joue.

« Le fait de ne pas avoir de pression m’a sans doute aidé à réussir. »

Un parcours fulgurant que celui de Benjamin Jungers. Certains acteurs ont cette chance de voir s’ouvrir, les unes après les autres, les portes du métier sans avoir dû les forcer. Une entrée dans la vie sans encombre, lumineuse, poussée uniquement par le seul moteur du plaisir. Tout s’est passé si vite, si naturellement, si bien, pour lui qu’il n’a même pas eu le temps d’avoir des ambitions. À onze ans, alors qu’il doit redoubler son année de solfège, il suit son frère dans un cours de théâtre à Woluwé (l’atelier du Pré Vert) : « Comme cela, je ne devais pas recommencer mon année. » Il prend tout de suite goût à cette nouvelle activité, et est retenu dans la distribution du spectacle annuel de la troupe : La Mégère apprivoisée de Shakespeare. Il poursuit sa formation tout au long de son adolescence, encouragé par ses proches et ses professeurs : « J’ai trouvé là un moyen d’expression que je ne trouvais pas ailleurs. Les gens me reconnaissaient pour ce que je faisais, ce qui est quand même important. »

Lorsqu’à dix-sept ans, il se trouve face au choix de ses futures études, il se dit qu’il pourrait tenter sa chance au Conservatoire de Paris. S’il faut choisir la voie du théâtre, autant aller droit au but, parie-t-il avec l’inconscience du novice. Si cela ne passe pas, tant pis : il aura essayé, il fera autre chose. Mais cela réussit. Le voici accepté du premier coup dans cette institution où des centaines et des centaines de candidatures de jeunes acteurs échouent chaque année – pour certains, pour la deuxième, la troisième, la quatrième, voire la cinquième fois ! « Le fait de ne pas avoir de pression m’a sans doute aidé à réussir. » De nouveau, il est la plus jeune recrue. Commencent alors trois années de formation intenses pendant lesquelles il apprend la précision de son métier, et ne chôme guère. Il tourne un premier film pour le cinéma (Hellphone), écrit un recueil de nouvelles (Des bouts de mes murs) et est engagé, avant sa sortie du Conservatoire, par la Comédie française.

Du jour au lendemain, par l’enchaînement d’événements heureux, Benjamin Jungers s’est retrouvé dans une autre réalité. « J’ai quitté mon cocon bruxellois dans lequel je vivais depuis toujours. » Un déracinement difficile auquel il a dû s’adapter, ainsi qu’à son nouvel environnement : la fourmillante vie parisienne. Ainsi, lorsque la Comédie française lui offre une carte blanche en décembre 2008, il propose un monologue écrit spécialement pour l’occasion, et inspiré de sa découverte de la grande ville. Depuis deux ans, il a enchaîné les rôles dans des pièces du répertoire : Ubu roi de Jarry, La Dispute de Marivaux, Les Métamorphoses d’après Ovide… Et interprète aujourd’hui, avec force et tonus, Cléante, fils d’Harpagon, aux côtés de Denis Podalydès dans L’Avare. Une nouvelle production de ce classique, dirigée par Catherine Hiegel qui a pris l’option de mettre l’accent sur la dynamique comique de la pièce. Dans les mois à venir, Benjamin Jungers ne quittera pas les planches : il répète en ce moment « un Shakespeare », présentera en février et mars «deux textes contemporains » au Studio de la Comédie française, créera ensuite « un Euripide » au Vieux Colombier, et sera dans la reprise du Mariage de Figaro qui tournera l’automne prochain en Russie.

Parution :
L’Eventail, 2009