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Arno

« Il y a une expression qu’on dit ici : t’es zieverer, t’es blagueur, on se prend pas au sérieux, parce qu’ici ça n’existe pas un star system. » A l’heure au rendez-vous, Arno m’a rejoint à l’Archiduc, un bar quasiment mythique de la rue Antoine Dansaert, un quartier en pleine mutation depuis une dizaine d’années. « Ouais les gens, ils se prennent pas au sérieux. C’est l’esprit en Belgique, on n’existe que depuis cent septante-cinq ans. » Verre de vodka à la main, il s’excuse d’utiliser ce belgicisme. Je lui dis qu’il n’y a pas de problème, que je suis belge aussi. « T’es belge, eh ben pourquoi tu demandes des questions à moi, tu sais tout. » « Non ! tu connais mieux le lieu que moi. » « Et toi t’es d’où ? » « De Bruxelles.» « Ah bah ! tu sais, moi je pensais que je parlais à un Français, merde alors ! pourquoi tu demandes des trucs à moi, tu sais déjà tout ! » Je lui fais valoir sa vision décalée, sa poésie particulière – et c’est vrai que, comme conteur, Arno n’a pas d’alter ego, avec sa manière impromptue de changer de sujet, de tendre des fils imaginaires, de révéler des liens invisibles, entre les éléments contrastés du monde.

« Je suis pas belge, je suis pas bruxellois, je suis pas flamand, je suis pas esquimau, je suis pas juif, je suis pas arabe, je suis pas africain, je suis un être humain. »

Son attachée de presse, agacée par l’image d’un Arno en pilier de comptoir, ne semblait pas favorable à ce que la rencontre se fasse dans un bar. Pourtant l’Archiduc est un peu le quartier général du chanteur, un havre à la lumière tamisée, isolé de la circulation derrière des vitres sombres. Un grand piano noir à queue trône au milieu de cet espace confiné, au style Art déco (le lieu date de 1937), où Arno a ses habitudes depuis bien des années : « Je viens ici depuis longtemps, dans le temps c’était avec la madame, la femme de Stan Brenders, c’était un pianiste, sa photo est là dans le coin, il a fait plein de chansons avec Nat King Cole. Un jour, j’ai une copine américaine – elle a vécu ici pendant huit ans et maintenant elle est repartie à Dallas où elle souffre : elle a le cafard de Bruxelles – qui m’a dit j’ai une amie qui vient, c’est la petite fille de Nat King Cole, et elle est restée ici pendant une semaine, ici au bar, c’est joli, hein ? » A la demande d’Arno, nous nous sommes installés sur de confortables fauteuils à l’étage où une mezzanine circulaire offre à la fois une plongée sur l’ambiance de la salle et une retraite tranquille, une façon pour lui (à l’instar de la ville) de ne pas se mettre en avant. Face au décor évocateur, il me raconte quelques anecdotes parmi d’autres qui ont fait la légende de l’Archiduc : « Dans ce bar Brel venait toujours, et dans le temps – y a un copain qui a écrit un scénario de ça – pendant la guerre c’était défendu de jouer le jazz, et ici on jouait le jazz quand même, et y avait des jeunes officiers allemands qui fréquentaient le bar, et un jour les Hitler Jungend sont venus avec des matraques pour tout casser, et les officiers allemands les ont jetés dehors. » Et il se souvient aussi de David Bowie ou encore de Blondie, assis à quelques mètres de lui dans ce bar, incognito : « Les gens viennent ici et personne ne les regarde. Brian Ferry était ici pour faire des interviews, comme je fais avec toi, et à sept heures c’est fini les interviews et il se met au bar. Et moi je rentre, et je me dis ah oui c’est Brian Ferry, je pars, et à minuit je suis de retour et il était encore au bar. » Arno laisse alors éclater un rire sonore et saccadé, presque dément. « On ne fait pas ça dans un autre pays. A Paris ou à Amsterdam il est déjà violé, mais ici on s’en fout. »

C’est dans une salle de concert du cœur de Bruxelles, l’Ancienne Belgique, à deux cent mètres de l’Archiduc, qu’Arno a choisi d’enregistrer son premier DVD live. Je lui demande si c’est une manière d’affirmer son attachement à la ville et à son esprit, mais il écarte cette motivation, trop pensée par rapport à son mode de fonctionnement, et m’explique pragmatiquement son choix : « Ben ! c’est pas loin de chez moi, je dois pas prendre le métro, je dois pas prendre le taxi. » Une salle de concert, chose assez rare, équipée d’un studio où « plein, plein de groupes » sont passés, et même « Iggy Pop il a fait ça ici. » Pour s’y rendre, il doit pourtant traverser le boulevard Anspach, axe central qui trace la jonction entre la Gare du Midi et la Gare du Nord, qu’il a baptisé le « Mississipi » tant il en fréquente si peu l’autre rive : « Je suis presque jamais à la Grand Place, mais tous les gens qui habitent ce quartier ils ont le même truc. » Dans son village en plein cœur de Bruxelles (« C’est le centre de la Belgique, le centre de l’Europe, donc j’habite au centre de l’Europe»), il côtoie le monde entier, les atmosphères et les cultures se côtoient et s’entremêlent : « Tu sais, un copain marocain de moi m’a dit Bruxelles c’est la seule ville au monde où y a pas une guerre. » Eclat de rire. « Ici, je trouve ça formidable, tu vas cent mètres là-bas t’es dans la casbah, dans mon quartier j’habite avec des Africains, des Arabes, des Américains, des Ecossais, tout est ici, dans mon bâtiment y a des Japonais, des Australiens, des gens d’origine marocaine, d’origine juive, tous les night shops ce sont des Indiens ou des Pakistanais, dans ma rue y a des Chinois, des Vietnamiens, des gens du Laos, des Grecs, tout est ici ensemble, je suis tombé avec mon cul dans le beurre, donc c’est très bizarre, je vais te raconter une histoire, au mois de septembre j’étais au Vietnam, pour des concerts, et à Saïgon je suis dans un restaurant et je me suis dit mais je suis comme au centre de Bruxelles, à la Bourse, je vois pas la différence, je te jure sur mes deux bonbons, donc j’étais pas dépaysé, ici il y a un supermarché de Chinois, et je connais des gens qui habitent à Paris ou à Londres et ils viennent ici pour acheter leur bazar, y a une rue ici pas loin, près de la Gare du Nord, et ce sont tous des Turcs et des Arabes, et tous les gens d’origine arabe en Europe ils viennent le dimanche pour acheter leur bazar ici, parce que c’est près. »

Si Arno concède volontiers que Brel incarne Bruxelles, il n’établirait pas la même équivalence entre la capitale et lui : « J’ai pas de frontières, écoute, moi je suis pas belge, je suis pas bruxellois, je suis pas flamand, je suis pas esquimau, je suis pas juif, je suis pas arabe, je suis pas africain, je suis un être humain, tu comprends ça, et ça c’est Bruxelles. C’est une ville qui est ouverte comme une vieille pute. » Notre chanteur qui n’a pas son permis (« c’est trop dangereux pour les autres ») mais qui a depuis sa naissance la bougeotte dans les veines (« je suis presque né dans un taxi ») prend « le taxi tous les jours» pour se déplacer dans la ville (« même pour aller au Sablon ») et s’enthousiasme de la situation intermédiaire de Bruxelles dans la proche géographie européenne, comme si la ville jouait l’éternel rôle d’étape entre deux destinations : « J’habite à Bruxelles parce que c’est à 1 heure et 17 minutes de Paris, donc je suis plus près de Paris que par exemple quelqu’un de Lyon. Je prends le train et directement je suis à Waterloo Station à Londres, en deux heures. Je suis pas loin d’Amsterdam, je suis pas loin de Cologne, je suis au centre. Le bord de mer c’est à une heure d’ici. Donc quand tu es à Bruxelles, à cinquante kilomètres au sud, tu es dans un autre pays, t’es en France. A cinquante kilomètres au nord, c’est la Hollande. A septante kilomètres à l’est, c’est l’Allemagne. Et la mer du nord, c’est une piscine avec plein de bateaux dedans et avec des crevettes grises, c’est à 120 km, donc on est au centre de tout. Et en plus moi je vis au centre de Bruxelles, je suis tombé avec mon cul dans le beurre, ou dans les nouilles. » Et quand il prend des vacances (« bah je suis toujours en vacances »), il va en Grèce où il a une petite maison ou en Ardèche ; et après une semaine, Bruxelles lui manque (« je m’emmerde »).

Dans une chanson intitulée Françoise, s’adressant à la jeune femme, Arno lui lance « Danse comme une Bruxelloise ». Je lui demande de m’éclairer sur la manière locale, apparemment si particulière, de danser : « Les bars ici c’est pas comme les autres, y a des bars ils sont ouverts vingt-quatre heures par jour, je connais des bars à Bruxelles où ils ont perdu leur clé, et un jour je suis dans un bar rue de Flandre, et à deux heures du matin, tout d’un coup tout le monde commence à danser, ça c’est Bruxelles aussi, tout à coup tout le monde danse on sait pas pourquoi. Et un copain danseur à moi, un Français – François il s’appelle –, dans le temps il a dansé avec Wim Vandekeybus, il commence à danser et je lui dis allez danse danse Françoise, et il m’a dit oui comme une bruxelloise et ça a collé à moi comme un tramway sur mon corps, et après j’ai dit on est moche mais on s’amuse. » Car à Bruxelles, sans doute, le charme, s’il ne vient pas du chaos urbanistique qui s’impose à première vue, est avant tout lié au facteur humain : « Bruxelles, c’est une ville du monde, les Bruxellois ils sont pas très chauvins, mais il se passe beaucoup de trucs ici, le Bruxellois il est underdog – je connais pas ce mot en français –, il va pas aller dans d’autres villes et dire ouais je suis bruxellois. » La culture n’est pas au cynisme (« j’aime pas les branleurs ») mais à une certaine forme d’humilité ambiante, trait de personnalité qu’il a retrouvé à Montréal, la seule autre ville où il pourrait habiter.

Arno a quitté Ostende, ville originelle face à la mer, pour s’installer à Bruxelles « à cause des femmes », il n’en dira pas plus à ce sujet. Mais au fond, cette capitale d’un petit royaume, coincé entre plusieurs grandes puissances, a toujours aimanté les personnalités les plus diverses : « Tout le monde a vécu ici, de Karl Marx jusqu’à Rimbaud, Baudelaire, Victor Hugo, Miles Davis… Tout le monde a vécu ici, même Madonna, et c’est pas ma faute. Ici à côté, tu sais qui a habité ? Barbara. Elle a été mariée avec un Bruxellois dans le temps. Et Georges Moustaki, il habitait ici avant d’habiter à Paris, il a écrit un livre de ça. Même Piaf, quand elle sortait dans le temps, c’était à Bruxelles. J’ai lu ça dans la biographie de sa sœur. » Très souvent, quand il parle de sa ville, il utilise un mot qui, dans sa bouche, prend une dimension à la fois empirique et lourde de sens : « Ah oui oui, c’est le bazar ici. Le bazar, ça veut dire tout, c’est facile comme ça on ne doit pas expliquer, le bazar c’est le bazar. Quand tu demandes à moi, pourquoi c’est le bazar, parce que c’est le bazar. » Une piste peut-être du côté de l’atmosphère. Sous le ciel régulièrement gris du nord, dans les estaminets fiévreux comme dans les tableaux de Bruegel, Bruxelles est évidemment, à sa façon (cité morne et gaie, divisée par un canal), une ville de blues : « c’est une larme et un sourire » si l’on veut, ou pour le dire autrement « un melting pot, une soupe au feu ». Alors, bruxellois ou européen, qu’importe, Arno a sa ville d’adoption dans la peau.

Parution :
Autrement, 2006