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Alain Platel

C’est à Bruxelles, dans les studios de la compagnie Rosas, qu’Alain Platel prépare son nouveau spectacle, Nine finger (sans accord), avec la danseuse Fumiyo Ikeda (un pilier de la compagnie d’Anne Teresa De Keersmaeker) et Benjamin Verdonck. Un spectacle qui, comme le titre l’indique, évoque le manque, le désaccord, sorte de manifeste poétique pour les enfants soldats en Afrique. C’est une double première pour Alain Platel. D’abord, travailler avec une si petite troupe. Ensuite, créer un spectacle à Bruxelles (création en janvier dernier au KVS) alors que son ancrage artistique et personnel est à Gand. « Venir ici tous les jours, prendre le train chaque matin, est très dur pour moi. » Une angoisse qui le lie intensément au lieu où il vit et qui explique que, malgré les tournées internationales de ses spectacles, il n’en ait jamais créé directement à l’étranger.

« J’ai appris à ne pas avoir peur de l’inconnu dans la création. »

Alors que son chien profite de l’heure de la pause pour se rapprocher de son maître, Alain Platel revient sur son parcours, la création des Ballets C de la B (Contemporains de la Belgique) dans les années 80 : « L’histoire des ballets, c’est comme une petite blague. On a commencé par faire des performances avec des amis. Mais sans ambition. On faisait des choses qui n’avaient rien à voir avec le théâtre traditionnel. » Les fondateurs de la troupe avaient tous un métier à côté. Alain Platel travaillait dans un hôpital comme orthopédagogue, il avait fait du théâtre en amateur, avait suivi des cours de danse. « C’est plus tard que c’est devenu sérieux, quand il y a eu des théâtres intéressés par faire autre chose. » Dans les années 90, leur démarche créatrice en marge va rencontrer le mouvement de mutation en cours dans les arts de la scène. Et certains spectacles des Ballets connaissent un succès imprévisible : « Bernadetje, par exemple, a eu en France un effet très fort. Pour les acteurs d’une certaine génération, ça leur a changé la tête. »

Le corps est au cœur du processus de création d’Alain Platel. Et l’inconfort également. « Au début du travail, je n’ai pas d’idée précise de l’endroit où je vais aller, j’ai appris à ne pas avoir peur de l’inconnu dans la création. » La trame se construit au fur et à mesure des répétitions en fonction de la personnalité des acteurs et danseurs. Il laisse de côté l’autorité du metteur en scène, marqué en cela par Pina Pausch qu’il avait vue travailler, poser des questions à ses danseurs et utiliser leurs réponses comme matière à ses spectacles. «Comme je n’avais pas de formation clair, je devais découvrir, j’avais beaucoup de gêne d’être le metteur en scène, donc j’ai laissé beaucoup de place à la parole des gens avec qui je travaillais, je faisais confiance à leur avis. » Cette méthode spontanée est un état d’esprit qui a influencé toute une nouvelle génération de metteurs en scène.

C’est elle aussi qui fonde les bases du collectif Les Ballets C de la B : « Il n’y a pas une seule personne qui décide, pas d’idéologie. On laisse la place à tout le monde. » Et s’il est souvent poussé par l’envie de faire des créations avec d’autres, comme ce fut le cas pour Wolf («une commande de Gérard Mortier pour le festival de la Ruhr »), c’est parce qu’il aime fondamentalement le mélange de genres, des disciplines : « Quand je forme un groupe au moment des auditions, je cherche toujours à ce qu’il soit très hétérogène. J’adore voir des gens d’horizons différents qui doivent trouver un langage commun, s’influencer mutuellement. Cela donne toujours naissance à des croisements nourrissants pour tout le monde. » Ce goût débouche naturellement sur la musique baroque : « C’est la musique qui me touche le plus, qui me donne le plus d’inspiration, c’est toujours un point de départ. Ça me fascine qu’une musique écrite il y a trois ou quatre siècles marche encore aujourd’hui. » Peut-être parce que cette musique rend si bien compte du chaos de plus en plus perceptible. Serait-ce cela au fond le sens de son travail ? « Sans doute. C’est l’élément le plus excitant de ce que je fais : parler du chaos. »

Parution :
L’Eventail, 2007