CESARS 2007 / VALERIE LEMERCIER, MAITRESSE DE CEREMONIE

Valérie Lemercier

Un dimanche après-midi gris et pluvieux, rue Richer, à Paris. Le lieu est mythique : les Folies Bergère, un théâtre classé, au décor flamboyant. La salle est comble : le public l’aime. Une heure trente de spectacle plus tard, je l’attends dans les coulisses comme prévu. Sa sœur est venue la voir ce jour-là, des spectateurs font la file pour obtenir un autographe ou une photo, elle répond à tous et à toutes. Quand l’agitation est passée, elle revient vers moi. « Où va-t-on faire cette interview ? Il y a trop de monde dans ma loge. » Elle se dirige vers la scène, je la suis. L’éclairage revient, deux poufs du décor sont mis à notre disposition : c’est face aux fauteuils vides, sur les planches où elle joue tous les soirs que je vais tenter de l’interroger.

« J’ai dessiné l’affiche avant d’écrire le spectacle. »

Valérie Lemercier n’est pas loquace, mais elle vous fixe droit dans les yeux. Dans son regard, vous lisez le défi qu’elle vous lance : extraire de là ce qu’elle ne veut pas dire. Elle n’aime pas les interviews, Valérie. D’ailleurs, elle ne souhaitait plus en faire : son nouveau spectacle a bien démarré, elle peut s’en passer. Elle a fait une exception parce qu’elle aime la Belgique et ses habitants. « Je me sens proche des Belges. Ils parlent sans détour. » Pas étonnant dès lors de trouver dans sa galerie de personnages un Belge. Pas étonnant non plus que ce soit celui qui aille le plus loin dans la transgression verbale : veuf, il explique à son fils la vie sexuelle qu’il a eue avec sa mère et sa tristesse face à son départ. « C’est l’intensité du moment qui le rend cru. C’était un sujet tabou que je voulais aborder : la sexualité des parents. »

L’occasion est trop belle : essayer de la faire parler d’elle. On la sent à chaque fois prête à se confier, mais s’arrêtant au dernier moment comme une ultime pudeur qui fait se taire sa jolie voix. Dans son spectacle, elle joue une version moderne de la scène du balcon, se glissant dans la peau d’un Cyrano qui se cache pour vivre et déclarer son amour. Etait-ce le même malaise physique qui la fit se masquer derrière son personnage de Miss Palace sur Antenne 2 à la fin des années 80 ? Lorsque Louis Malle la vit dans ce rôle, il l’engagea aussitôt pour interpréter une bourgeoise quadragénaire dans Milou en mai : elle n’avait pourtant que vingt-trois ans. Treize ans plus tard, la gêne s’est estompée, il y a toujours un voile, mais elle laisse son corps s’exprimer : elle arrive sur scène gaiement en dansant et en repart, sautillante, sur le même rythme, après avoir swingué comme un battement en plein cœur du show. Elle a le souci de la forme aussi : elle prend parti contre le string, fustige au passage la chirurgie esthétique et les charlatans de la beauté. « Je dirais même que je m’occupe d’abord de la forme : j’ai dessiné l’affiche avant d’écrire le spectacle. Mais c’est normal : quand on voit quelqu’un ce sont ses vêtements qui comptent puisqu’il les a choisis… Pas son physique. » Tiens, on y revient…

Quand je lui dis qu’il y a dans ce spectacle des notes plus noires que dans les précédents, elle me répond « oui, il paraît », j’essaie de creuser là où elle s’arrête, de savoir si c’était en rapport avec des moments plus graves qu’elle aurait traversés, « oui, évidemment », on n’en saura pas plus. Une piste dans le spectacle : une clinique aux Pays-Bas enlève la partie du cerveau qui génère le cafard. Auriez-vous les idées noires, Valérie ? C’est sans doute la force de son dernier one-woman-show : aller droit dans le vif, dans l’inexploré, « c’est pour cela qu’on existe », et être franchement contemporaine, témoigner de son époque, dans ses moindres détails au risque même que cela se démode : « La vertu du théâtre, c’est de parler de ce qui se passe maintenant. » Alors ne comptez pas sur elle pour jouer du Molière en costume, « c’est bien écrit », mais c’est marcher à côté de son temps.

Qu’a-t-elle alors Valérie Lemercier, elle qui vient de perdre son appartement, tout ce qui s’y entassait depuis des années, détruit par les flammes ? La chance. « La chance de faire ce métier, et d’y faire ce qui me plaît. » Un spectacle tous les cinq ans, dans un lieu différent, poussée par le besoin de remonter sur scène, « là où j’ai l’impression d’avoir vraiment ma place ». Se tenir à l’envie, ne pas s’embarquer dans des aventures qui ne lui plaisent pas, « pour ne pas galvauder le plaisir ». Le cinéma ? Elle a écrit un nouveau scénario, mais elle va attendre avant de le réaliser, d’abord jouer « longtemps » ce spectacle, dès septembre partir en tournée, en Belgique aussi « bien sûr ». Puis elle fera l’actrice pour d’autres, « ça me fera des vacances ». Qu’espérer d’autres ? « Refaire un album de chansons, et tourner un film d’action pour courir. » Courir ? Non pas à pleine vitesse, mais sans limitation : « On est parfois puni d’être un peu touche-à-tout. Tant pis. » Elle prend le risque, c’est le désir qui compte avant tout.

Parution :
La Libre Belgique, 2001