Sandrine Bonnaire

On se souvient du geste (un bras d’honneur) et des paroles excédées (« Vous ne m’aimez pas, mais je ne vous aime pas non plus ») de Maurice Pialat lorsqu’il reçut la récompense suprême du Festival de Cannes en 1987 devant un parterre partagé entre les huées et les applaudissements. « Le film a été représenté à Cannes il n’y a pas longtemps pour lui rendre hommage et ça a été une ovation », constate pourtant Sandrine Bonnaire, agacée par l’hypocrisie du milieu. « Pialat disait qu’on aime les artistes quand ils sont morts, c’est pour cette raison qu’il a fait Van Gogh. » Pialat, un réalisateur que l’actrice considère comme un second père puisqu’il l’a découverte au cinéma en 1983 dans le superbe A nos amours (« un premier film c’est un label qui vous oriente ») qui lui vaut d’emblée le César du meilleur espoir féminin.

« Lors d’un déménagement, j’ai retrouvé le scénario de Bleu de Kieslowski, je n’ai jamais compris si le film m’avait été proposé… »

Un démarrage très jeune (« à 15 ans et demi – j’ai fêté mes 16 ans sur le tournage ») qui lui permet de s’enorgueillir d’une carrière longue déjà de plus de vingt ans mais qui fait croire qu’elle est plus âgée qu’elle n’est en réalité (« on pense souvent que j’ai déjà 40 ans, et j’en ai 38 »). Elle se dit « gâtée » d’avoir commencé à cette période qui lui paraissait «plus cinéphile, moins dans l’esprit de concurrence ». Après ce premier rôle marquant, elle ne tarde pas à susciter le désir d’autres metteurs en scène. En 1985, c’est déjà la consécration : elle obtient le César de la meilleure actrice pour son interprétation dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda. Sautet, Depardon, Doillon, Téchiné, Rivette, Chabrol viendront eux aussi ponctuer le riche parcours de cette comédienne à part : « On dit souvent ça de moi, je ne sais pas comment je dois le prendre. » Son large et beau sourire apparaît. « Il y a juste une énigme », me dit-elle à propos de sa filmographie. « Lors d’un déménagement, j’ai retrouvé le scénario de Bleu de Kieslowski, je n’ai jamais compris si le film m’avait été proposé et que je ne connaissais pas à l’époque Kieslowski, je ne sais pas ce qui s’est passé, Juliette [Binoche, ndlr] est formidable dans le film, mais je me suis dit ˝ce film-là je l’aurais bien fait˝. »

Il y a une dizaine d’années, alors qu’elle vivait avec l’acteur américain William Hurt, le magazine Voici avait publié quelques clichés volés du couple. L’actrice avait alors déversé une benne de fumier devant le siège parisien du tabloïd : « C’était à l’image de ce qu’ils faisaient, je suis quelqu’un d’assez maniable, les metteurs en scène avec lesquels j’ai tourné ne me trouvent pas chiantes, c’est une qualité. » Elle laisse éclater son petit rire enfantin. « Mais par contre la chose qui me fait sortir de moi c’est l’irrespect. » Elle vit aujourd’hui avec Guillaume Laurant, le scénariste du Fabuleux destin d’Amélie Poulain (« on est en train d’écrire un scénario ensemble sur un sujet qui me tient à cœur ») et s’est investie dans une cause qu’elle connaît : l’autisme. L’une des ses sœurs (elle est issue d’une famille de dix enfants) souffre de cette maladie : « Ils sont souvent, pour nous, une manière de remettre les pendules à l’heure. »

Si le cinéma est très présent dans sa vie, elle avoue être « un peu frustrée avec le théâtre». Depuis la « très belle expérience » de La bonne âme du Se Tchouan de Brecht en 1990, elle n’est plus remontée sur les planches. « Jouer au théâtre est un investissement beaucoup plus périlleux, je suis très attachée à la vie quotidienne, je viens d’avoir un bébé, je n’ai donc pas envie de partir chaque soir. » Cette raison et le trac qui la « paralyse beaucoup » font qu’elle « n’arrive pas à trouver l’audace de dire oui ». Elle vient d’ailleurs de refuser une pièce qu’elle adorait (« une adaptation du film La Dernière Marche de Tim Robbins ») : « C’était une grosse production, il fallait la jouer six mois à Paris et trois mois en tournée, et pour moi c’est beaucoup trop long. »

A ses côtés dans les films, elle a eu les partenaires les plus prestigieux (Depardieu, Luchini, Auteuil …), mais elle n’a été impressionnée que par un seul : Marcello Mastroianni. «Quand je l’ai rencontré pour les essais costume, ça allait très bien, c’était quelqu’un d’extrêmement gentil qui mettait tout le monde à l’aise, puis on a commencé à tourner, et je ne sais pas pourquoi, j’ai eu conscience que je tournais avec Mastroianni, et là ça s’est gâté sérieusement, je suis devenue complètement bloquée, et sur les deux mois de tournage j’ai eu un mois où j’étais totalement tétanisée de tourner avec lui. Un jour je suis arrivé avec une rose rouge pour lui dire que je l’aimais profondément, et il m’a dit ˝mais moi je n’ai rien à t’offrir, ah mais tiens prends un bout de pizza˝, et ça s’est décanté. »

Parution :
L’Eventail, 2006