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Nathalie Baye

Elle n’a pas besoin d’en faire trop, Nathalie Baye, pour être là, donner la note juste de sa voix à la musicalité si singulière, elle libère l’un de ses larges sourires qui s’étendent jusqu’aux pommettes, faisant se plier légèrement son nez et trembler sa lèvre supérieure, imposer sobrement sa présence de son corps svelte et robuste de danseuse. Aujourd’hui, dans le cinéma français, elle existe plus qu’aucune autre. Depuis plusieurs années (le succès phénoménal de Vénus beauté (institut) de Tonie Marshall en 1999), elle enchaîne les tournages (en moyenne, trois à quatre films par an) et elle refuse beaucoup de rôles. Elle sait que ce métier est injuste et qu’elle fait partie des privilégiées. Après plus de tente ans de carrière, elle affiche une filmographie aussi longue qu’impressionnante (Truffaut, Pialat, Godard, Blier, Tavernier, Chabrol, Spielberg…) que beaucoup doivent lui envier.

Ce que Nathalie Baye aime dans le jeu, c’est quitter ce qu’elle est.

Pourtant le succès et la longévité du parcours de Nathalie Baye doivent très peu au hasard. Elle se souvient de périodes où, faute de proposition, elle décrochait son téléphone pour vérifier qu’il fonctionnait encore. Elle a su traverser les déserts sans s’effondrer, ni s’abîmer, de même qu’elle a connu les succès « sans péter les plombs ». La femme qu’elle est devenue est armée d’une vaillance, une persévérance à toute épreuve, qui renforce sa vulnérabilité d’actrice. Sa structure, elle la doit à « la discipline d’enfer » de la danse qu’elle a intensivement pratiquée dans sa jeunesse et à son éducation laxiste par des parents artistes et rêveurs. Particularité, elle n’a pas fait de crise d’adolescence : ses parents se disputant tout le temps, elle leur a épargné ce fardeau supplémentaire.

La tête sur les épaules, petit lieutenant toujours prêt au combat, elle a la passion du jeu, elle donne tout dans ses rôles, de préférence des femmes complexes, fortes, déjantées, ce qui la dispense d’être déraisonnable dans la vie. Quand Tonie Marshall l’engage pour son film Enfants de salaud pour jouer aux côtés d’Anémone une « femme normale », la réalisatrice se rend très vite compte que la plus fêlée des deux n’est pas celle que l’on croit. Sa vie sentimentale partiellement connue illustre un penchant pour l’excès : une relation de sept ans avec Philippe Léotard, une autre de quatre ans avec Johnny Hallyday. Celle-ci lui apportera le meilleur et le pire. Le meilleur : sa fille, Laura Smet. Le pire : une surmédiatisation qui l’a rendue définitivement allergique à la presse people et à la société du spectacle. Désormais elle cultive son goût du secret et se retire régulièrement dans sa maison de la Creuse. Elle a besoin de cet équilibre.

Le bonheur du travail lui évite l’ennui et le désespoir. Elle a gardé en elle quelques-uns de ses rôles comme des expériences qu’il est donné à une actrice de vivre en plus de sa propre vie. Ce qu’elle aime dans le jeu, c’est quitter ce qu’elle est, c’est s’oublier. Elle dit ne pas s’intéresser à elle, ce qui lui permet d’aller bien et d’être touchée par les autres. Elle ne manque ni d’humour ni de justesse lorsqu’elle évoque les moments difficiles. Peut-être est-ce pour cela qu’elle a été séduite par les mots de l’humoriste Zouc, retranscrits par l’écrivain Hervé Guibert : une confidence émouvante de cette artiste qui a quitté les planches depuis vingt ans pour cause de grave maladie. Dans ce spectacle, Zouc, allias Nathalie Baye, dit son enfance étouffante, ses complexes, son internement en hôpital psychiatrique, son accomplissement grâce à la scène. L’interprétation tout en sobriété de Nathalie Baye lui a valu une nomination aux Molières 2007. Son palmarès compte déjà quatre Césars, un prix d’interprétation à Venise, des récompenses qui devraient lui avoir fait perdre son complexe d’ancienne mauvaise élève. Elle fait partie de ces êtres qui se réalisent par la vie, que l’expérience enrichit. Avec les années (elle aura 60 ans en 2008), elle n’a fait que mûrir, s’affiner, elle qui, à ses débuts, pensait que le cinéma n’était réservé qu’aux « femmes totalement éblouissantes », elle en est devenue une, assurément.

Parution :
L’Eventail, 2008