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Michel Bouquet

Avec la ponctualité d’un hôte qui sait recevoir, Michel Bouquet vient me chercher dans le hall du théâtre. Sur ses lèvres, s’est imprimé un petit sourire qui ne le quitte plus depuis quelques années comme la marque d’une juvénilité retrouvée. Il m’installe sur un profond canapé face à lui, son regard pétillant me fixe, aussitôt je revois son image dans Toto le héros de Jaco van Dormael, un film qui occupe « une place importante » dans son parcours et pour lequel il a dit oui tout de suite après avoir lu le scénario, « un chef-d’œuvre ». Il arrive longtemps avant la représentation dans sa loge : « Je suis toujours comme un écolier qui apprend, je cherche des choses auxquelles je n’aurais pas pensé dans l’œuvre de Ionesco. » Un auteur qu’il connaît bien pourtant et depuis longtemps, puisqu’en 1960 il remplaça Jean-Louis Barrault pour la tournée de la pièce Le Rhinocéros. Dans Le Roi se meurt, l’acteur campe un despote terriblement humain qui ne veut pas mourir aux côtés de son épouse, la comédienne Juliette Carré, qui incarne l’une des deux reines du roi polygame. « Ionesco avait lui-même cette hantise de la mort depuis qu’il avait quatre ans. Lorsqu’on a crée la pièce il y a onze ans, Ionesco était encore vivant. Ma mère venait d’avoir 101 ans. Et je lui parlais souvent d’elle, et il était émerveillé à l’idée qu’on pouvait atteindre un âge pareil. Ça l’auréolait d’une joie momentanée. J’étais en tournée lorsqu’il est mort. Après les obsèques, je suis rentré chez moi et j’ai trouvé sur mon répondeur un message post-mortem de lui où il me demandait : ˝Comment va votre maman ?˝ »

« L’acteur n’a pas besoin d’être un génie ou un grand intellectuel… »

S’il fête ce mois-ci ses quatre-vingts ans, il doit sa formidable santé à la pratique de la scène : « Je ne suis pas trop pessimiste, je suis toujours pour exister, pour vivre, même si ça me coûte. Mon métier m’oblige à cette discipline de croire aux choses et aussi de trouver sa subsistance dans la fréquentation de pensées différentes de la mienne. C’est ça le métier d’acteur, il n’a pas besoin d’être un génie ou un grand intellectuel, la plus grande qualité d’un acteur c’est l’intuition, et une humilité très grande pour oublier ce qu’on pourrait penser afin d’adopter complètement ce que l’auteur pense. » Pour préparer ses rôles, il se pose des questions très concrètes sur qui étaient les auteurs, sur leur parcours afin de s’approcher au plus près de leur vérité. C’est avant tout le personnage qui le guide dans la construction d’un rôle. « C’est un métier de servant. C’est ça qui est très beau dans le théâtre, de faire rejoindre la main du spectateur avec la main de l’auteur » Il sait que chaque soir il fera « des découvertes fugitives », comme « quelqu’un prenant un bateau pour aller revisiter le monde », même quand on a déjà joué la pièce des centaines de fois comme ce fut le cas notamment avec L’Alouette d’Anouilh qu’il a interprétée huit cents fois aux côtés de Suzanne Flon : « On découvre toujours quelques chose parce que soi-même on est un peu différent de ce qu’on était la veille. » Cette vocation du théâtre, cette foi en ce qu’il n’hésite pas à nommer « une sorte de messe laïque », il en hérite très jeune de sa mère qui en est passionnée. Il entre au Conservatoire, y a pour condisciple Gérard Philippe, avec lequel il créera Caligula de Camus. Il ne cessera jamais de jouer, enchaînant les rôles, privilégiant les grands auteurs du XXe siècle (Pinter, Beckett, Bernhardt…) «pour être dans la totalité de l’esprit du monde ». Cette omniprésence dans la représentation ne l’a jamais écarté de la vie réelle : « Il ne faut pas se méprendre, on pourrait croire que je préfère la fiction à la réalité, mais c’est la réalité mélangée à la fiction qui m’intéresse. C’est comme si entrer dans la peau d’un autre me faisait découvrir ma propre interrogation. »

Lorsqu’il me déclare que le théâtre « c’est un endroit de liberté, au dernier degré de la possibilité de liberté», je lui demande si le cinéma ne l’a pas en ce sens frustré. « C’est vrai qu’en tant qu’acteur on n’a pas le même pouvoir de décision au cinéma qu’au théâtre. Au cinéma, l’acteur ne joue pas, il est joué comme disait Jouvet. On est un objet dans la main d’un metteur en scène. Mais c’est intéressant aussi d’être joué si on est joué par quelqu’un d’intéressant. » Et de citer Chabrol, Truffaut, ou encore dans la génération montante la réalisatrice Anne Fontaine dont il a particulièrement apprécié l’univers – son interprétation dans son film Comment j’ai tué mon père lui a d’ailleurs valu un César. Il prépare ses rôles au cinéma avec la même profondeur qu’au théâtre – il est d’ailleurs incapable de faire du cinéma et du théâtre en même temps : « Quand j’ai tourné le Mitterrand, j’ai eu six mois pour me préparer, pour essayer d’entrer dedans, et puis j’ai tourné trois mois avec Guédiguian, et je n’ai rien fait d’autre évidemment que d’être à l’écoute du rôle. » Il avoue avoir eu des difficultés dans la préparation de ce personnage avec lequel il n’a pas toujours été d’accord : « Je lui reconnaissais une intelligence, une immense culture et une prestance d’homme d’état. Tout s’est mis en ordre dans mon esprit quand j’ai pensé à sa souffrance, il a dû lutter pendant des années contre l’image vénéneuse qu’on donnait de lui. J’ai été touché par son courage pendant les dernières années du pouvoir, pendant sa maladie, où presque tous l’avaient lâché, c’est lui qui disait d’ailleurs qu’il fallait avoir la passion de l’indifférence. On a été d’une grande ingratitude à l’égard de son trajet. » L’acteur a essayé de comprendre l’homme qu’il devait incarné, s’est documenté pour atteindre une forme d’objectivité. Il précise qu’il a pu se tromper, que c’est peut-être un rêve qu’il a bâti. Michel Bouquet est un acteur au sommet de son art, qui n’a pas fini pour autant de s’interroger.

Parution :
L’Eventail, 2005