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Juliette Binoche

Juliette Binoche est comme les chats : elle a au moins sept vies. Mais à la différence des chats, elle les vit toutes simultanément. Les mutations s’opèrent souvent sans qu’on ait l’impression de les provoquer. A une séance de massage, l’actrice confie à sa masseuse qu’elle aimerait s’ouvrir à autre chose qu’au jeu de comédien. « Est-ce que tu aimerais danser ? » lui demande celle-ci. « Oui », répond spontanément Juliette Binoche qui ignorait qu’elle s’adressait à l’épouse d’Akram Khan, le jeune et talentueux chorégraphe britannique avec lequel elle fait aujourd’hui ses premiers pas de danse. Après la création de In-I (comprendre : inside the invisible) en septembre à Londres, le spectacle, scénographié par l’artiste Anish Kapoor, s’apprête à faire une tournée internationale avec plusieurs dates européennes et d’autres à travers le monde (Sydney, New York, Tokyo, Montréal, Chine…). Si Juliette Binoche est l’une des rares actrices françaises d’envergure internationale (tout de même un Oscar à son palmarès), elle n’a pas pour autant un parcours bien tracé où elle se contenterait de rôles sans risque (elle est connue pour avoir dix non à deux reprises à Spielberg). En réalité, sa stature universelle vient de son goût naturel du voyage. Elle aime aller là où on ne l’attend pas, mais moins pour surprendre les autres, que pour se surprendre elle-même. Elle semble vivre en permanence avec un pied sur chaque continent, ce qui fait qu’elle bondit et rebondit sans cesse. Comme un chat, elle se faufile partout, elle est impossible à suivre, et elle revient quand ça lui plaît.

« Faire des films qui brûlent, des films qui glacent, pas des films tièdes… »

Car il ne faudrait pas croire que cette intrusion dans le monde de la danse signe la fin de sa carrière cinématographique. Loin de là. Elle cherche avant tout à enrichir l’être qu’elle est pour qu’à son tour il enrichisse les personnages qu’elle sera. Elle sort d’une année où sont sortis pas moins de six films avec elle : Paris du français Cédric Klapisch, Le voyage du ballon rouge du taïwanais Hou Hsiao-Hsien, L’heure d’été du français Olivier Assayas, Désengagement de l’israélien Amos Gitaï, Coup de foudre à Rhode Island de l’américain Peter Hedges et Shirin de l’iranien Abbas Kiarostami. Autant de traversées de cultures et d’univers totalement différents. Parallèlement, à l’occasion d’une rétrospective de ses films au British Film Institue, elle dévoile encore une autre facette de sa personnalité en exposant 68 portraits peints par elle (34 portraits de réalisateurs avec lesquels elle a tourné et 34 autoportraits à travers un personnage qu’elle a interprété) qui paraissent ces jours-ci dans un livre titré Jubilations, accompagnés de lettres et poèmes adressés aux metteurs en scène.

A 44 ans, Juliette Binoche semble avoir réuni son expérience de vie et son expérimentation d’actrice en un accomplissement total de soi. A regarder son parcours de femme, on comprend combien elle s’investit dans ses projets au point de faire coïncider vie privée et vie publique. Ainsi, de son pygmalion Léos Carax, elle fut à ses débuts la muse et la compagne engagée, acceptant pour lui de sauter en parachute dans le film Mauvais sang et de renoncer à plusieurs projets cinématographiques pour mener à bien le tumultueux tournage des Amants du Pont-Neuf. Ainsi, elle poursuivit hors des plateaux la romance cinématographique avec Olivier Martinez (Le Hussard sur le toit) et avec Benoît Magimel (Les amants du siècle) à qui elle donnera une fille. Ainsi, aussi, son rôle dans Bleu (une mère dépossédée de sa famille) lui donne envie d’avoir son premier enfant – deux jours après le tournage elle est enceinte. Lorsqu’elle avait présidé les Césars, elle avait déclaré son credo : « Faire des films qui brûlent, des films qui glacent, pas des films tièdes… » Surtout ne pas prendre d’habitude avec ce métier, avec la vie. Alors il reste la question piège pour une actrice qui a tellement joué : « Qui suis-je après avoir tant été ? » Dans un récent cycle consacré aux dramaturges européens sur Arte, elle donne un indice : elle aurait aimé être Tchekhov.

Parution :
L’Eventail, 2008