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Jean Rochefort

Le parcours d’un comédien est, dans les faits, moins linéaire, plus cabossé, qu’il ne paraît. Même si d’instinct, dès son plus jeune âge, Jean Rochefort savait que le théâtre était sa vocation, il lui faudrait vivre bien des mésaventures pour se maintenir en selle (l’expression n’est pas anodine pour le grand amateur d’équitation qu’il est). Originaire de Nantes, il débarque à Paris à la fin des années 40. Sur les conseils de son père qui le voit bien expert comptable, il cherche, pour s’y inscrire, le siège d’une grande école de comptabilité sise au 79 de la rue Richelieu. En vain ! Le jeune homme s’évertue à vouloir trouver le numéro impair du côté pair entre le 78 et le 80… Une mauvaise foi sincère qui lui permet de suivre sa vraie voie : l’apprenti comédien intègre l’école de la rue Blanche, puis le Conservatoire d’Art dramatique.

La vérité est dans l’absurde.

Une carrière peut tenir à pas grand-chose, en effet. A une ligne d’autobus par exemple. Jean Rochefort vient de terminer son service militaire, il déprime. Son compagnon de classe, Jean-Pierre Marielle, l’informe que la compagnie Grenier-Hussenot est à la recherche de jeunes comédiens. L’audition se tient dans la journée. Abattu, Rochefort ne se sent pas le courage d’y aller. Marielle insiste : « Avec telle ligne de bus, c’est direct ! » L’argument est de poids. Rochefort se relève. Il sera engagé illico et restera sept années au sein de ladite compagnie. Le temps de faire ses preuves, aussi bien dans des rôles comiques que dramatiques, et d’attirer à lui les propositions de réalisateurs. Mais sa première expérience cinématographique est une catastrophe qui manque de le dégoûter à jamais de ce métier. Le titre aurait dû l’alerter pourtant, lui qui est issu d’une famille de marins : Vingt mille lieues sur la terre. C’est une coproduction franco-soviétique dirigée par l’acteur Marcello Pagliero. Le tournage qui est prévu à Moscou doit durer deux mois : il en durera onze !

Les années 60 marquent l’ascension de cet acteur qui devient vite une figure incontournable. On le retrouvera aussi bien sur les écrans de cinéma (Cartouche, Les tribulations d’un Chinois en Chine…) et de télévision (Angélique, marquise des anges) que sur les scènes de théâtre où il crée avec bonheur, aux côtés de Delphine Seyrig, et sous la direction de Claude Régy, des pièces d’auteurs britanniques, Harold Pinter en tête. Un univers qui colle bien avec sa distinction et son humour de gentleman farmer. Brutalement, à la fin des années 60, il abandonne la scène : « J’ai fui le théâtre quand j’ai senti approcher la tyrannie des metteurs en scène. » Il n’y reviendra que dans les années 80. Entre-temps, il enchaîne les comédies à succès, dont celles d’Yves Robert (Un éléphant, ça trompe énormément, Le grand blond avec une chaussure noire…), qui lui valent de devenir l’un des acteurs les plus populaires de sa génération. Alors qu’il prépare le rôle du Misanthrope pour la télévision, agacé par le postiche qui n’arrêtait pas de se décoller, il se laisse pousser une vraie moustache qui lui collera désormais à la peau (« dès que je la rase, j’ai l’impression d’être nu »).

L’extraordinaire filmographie, quasiment ininterrompue depuis ses débuts, de Jean Rochefort tient certainement à son don merveilleux d’insuffler de l’élégance teintée de fantaisie dans toutes ses interprétations, aussi bien dans la facétie que dans la pudeur des émotions, et à son timbre de voix identifiable entre tous. Son talent est reconnu à deux reprises par l’Académie des Césars (Que la fête commence et Le crabe-tambour) qui, en 1999, le récompense également pour l’ensemble de sa carrière. Un hommage qui est loin de signer sa retraite puisque l’acteur a toujours inspiré les nouvelles générations qui aujourd’hui encore font appel à lui. Très touché par la disparition de son ami Philippe Noiret, il masque son chagrin derrière une déclaration qui lui va comme un gant : il veut terminer son parcours comme un vieil acteur excentrique. Et son art en la matière vaut le détour : dans son spectacle, ses imitations animales (le caméléon, le chimpanzé, l’éléphant) sont de purs moments de drôlerie. Une manière de célébrer ce qu’il aime : « la vérité dans l’absurde ».

Parution :
L’Eventail, 2009