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Jean-Louis Trintignant

Le nom a hanté les pages sombres des médias depuis deux ans : un été meurtrier où sa fille, Marie, a été assassinée par son compagnon, Bertrand Cantat. Dans son silence de père brisé, on lisait les stigmates de la douleur. Il avait fallu attendre plusieurs mois pour qu’on entende à nouveau sa voix, à la fois sobre et forte, l’une des plus belles du cinéma français, redire sur une scène parisienne des poèmes d’Apollinaire, un spectacle qu’il avait initié avec Marie et qu’il reprenait seul, tout empli d’elle, trouvant dans la poésie une forme à son chagrin. L’émotion intime de ce solo d’un corps avec des mots aussi chargés que des larmes allait culminer cet été, à Avignon, où le comédien peupla de sa seule voix la cour d’honneur du Palais des Papes devant presque deux mille personnes.

« Je suis de la race de ceux qui chantaient dans les supplices. »

Il connaît cette région où il est né et où il vit, à Uzès. Etonnant qu’avec son tempérament introverti il soit un homme du sud : « Je suis du sud des Cévennes, du Gard. Les Cévenols sont des montagnards de Provence. Ce sont des méridionaux différents des Marseillais. Ce ne sont pas du tout des gens sûrs d’eux, hâbleurs. Ce sont au contraire des gens qui rasent les murs, refermés sur eux-mêmes, pudiques. Il y a un vers de Rimbaud que j’adore : « Je suis de la race de ceux qui chantaient dans les supplices. » Je suis de cette race-là aussi. » Une race de rêveurs qui doutent et qui s’appuient sur la terre pour s’attacher au monde, «souvent les poètes sont très proches de la terre.»

Timide, il a eu recours à l’art dramatique pour s’affranchir de ses angoisses. Pourtant son rêve initial était de devenir réalisateur au cinéma et de réserver l’activité de comédien au théâtre. Il a suivi des cours en ce sens avec comme condisciples Louis Malle, Alain Cavalier et Robert Enrico. Mais très vite, le théâtre et le cinéma s’emparent du jeune acteur. L’envie de réaliser un film ne le quitte pas tout à fait, elle se concrétisera plus tard avec Une journée bien remplie, un film marqué par l’influence du nouveau roman – « je voulais faire un film sans psychologie » – et par sa passion pour la tragédie classique, héritage de sa mère – « elle connaissait par cœur Racine et Corneille ».

Même si le cinéma s’est un peu éloigné de sa vie aujourd’hui, la filmographie de Jean-Louis Trintignant reste impressionnante : une centaine de films sous la direction de réalisateurs marquants de Roger Vadim à Patrice Chéreau, en passant par Costa-Gavras, Ettore Scola ou François Truffaut… Il cite volontiers Ma nuit chez Maud d’Eric Rohmer comme son film le plus réussi, et c’est vrai qu’aux côtés de Françoise Fabian, Jean-Louis Trintignant y a une grâce particulière. Il a aimé l’aventure collective du cinéma, l’univers des tournages. De ce qui va rester de tant d’années sous les projecteurs, il n’est pas très sûr et préfère répondre : « de la pellicule, pas grand-chose. » Du reste, il n’éprouve aucune nostalgie, aucun narcissisme : « Je ne revois jamais les films dans lesquels j’ai tourné, et il y en a même certains que je n’ai jamais vus. »

Depuis septembre, Jean-Louis Trintignant est à nouveau à l’affiche d’un théâtre parisien. Il campe un vieil homme à qui il reste moins de deux semaines à vivre et qui décide de fuguer de l’hôpital avec son compagnon de chambre, également condamné. La pièce (Moins deux) est signée par Samuel Benchetrit, le père du dernier enfant de Marie. Le comédien, très soucieux de ses choix, s’inquiète de ne pas faire rire avec n’importe quoi : « Ce que j’aime par-dessus tout au théâtre, c’est Shakespeare, et il parle tout le temps de la mort. » Selon lui, les vrais artistes ne font pas l’économie de ce thème. Et dans la pièce, il réussit à faire rire avec le drame humain. Qu’envisage-t-il pour demain ? « Si je vis encore assez, je voudrais faire un spectacle sur Lautréamont. J’ai peur que ça ne marche pas, mais ça ne fait rien, je le ferai quand même. » Lorsque je le quitte une demie heure avant le début du spectacle, il me dit en me serrant la main : « Je fais un des plus beaux métiers du monde. Mais la demie heure qui vient est terrible. »

Parution :
L’Eventail, 2005