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Jane Birkin

Quelle surprise de la voir, Jane, sur scène à Rome. Salle Sistina, l’Olympia local, qui a accueilli des artistes comme Charles Chaplin ou Charles Aznavour, Joséphine Baker ou Liza Minelli. Une salle presque comble à laquelle elle demande d’emblée dans un italien sommaire dans quelle langue elle doit s’exprimer : français ou anglais ? « Francese », répond sans hésiter le public romain. De la voir à Rome, il n’y a pas tant de surprise pourtant. Si la France ne manque jamais de rappeler que l’Italie est une passion française, le pays de Raphaël et de Dante n’a jamais laissé les Anglais indifférents. Et, pour preuve, à deux pas de la Sistina, aux pieds des « escaliers espagnols » comme dit Jane, piazza di Spania, ne trouve-t-on pas la double trace de cette passion anglaise : le mémorial des poètes Keats et Shelley, et le salon de thé très british Babington’s.

Egérie libre, Jane Birkin a quitté ses pygmalions-compagnons sans jamais les trahir.

De la voir à Rome, il n’y a pas vraiment de surprise : une partie de son existence s’y est déroulée. De sa toute première nuit de noces, à deux pas encore, à l’hôtel Hassler, avec le compositeur John Barry à qui l’on doit la musique de James Bond, à ses nuits romaines avec Serge – la veille un portier de nuit lui annonçait que leur « Je t’aime moi non plus » lui avait coûté « tre bambini » –, à son séjour à l’Ambassade de France, le gigantesque Palais Farnese, en compagnie de l’écrivain Olivier Rolin, elle se réservant la chambre de Madame Mitterrand, lui celle de Napoléon Bonaparte. Rome où elle dit venir dès qu’elle a le cafard, un rempart au temps, où la vie des Romains l’enchante, et où elle est venue présenter son « show » fait de chansons de Gainsbourg (non pas : encore, mais : toujours) transformées en sonorités orientales.

Le prestidigitateur s’appelle Djamel Benyelles. Les arrangements sont de lui. Il accompagne Jane au violon. La rencontre s’est faite par l’intermédiaire du directeur artistique de Jane, Philippe Lerichomme, à l’occasion d’une carte blanche à Avignon pour France Culture. Quand il lui a joué l’introduction à Elisa pour la première fois, elle est restée « clouée sur place ». Ensemble, alors, ils ont fait un superbe album, Arabesque. A présent, ils tournent dans le monde entier pour le présenter. Pas étonnant, non plus, cette rencontre avec cette musique à la fois algérienne et tsigane, qui sait merveilleusement faire se succéder la tristesse et la joie sans que l’une ne prenne le dessus sur l’autre, comme elle, Jane, qui, sur scène, passe en un éclair du sourire aux larmes, comme celles qu’elle nous fait partager en lisant un poème de son neveu musicien mort récemment dans un accident de voiture à Milan à l’âge de 20 ans, ou comme celles qui nous montent aux yeux quand elle nous chante a capella La Javanaise après nous avoir raconté qu’un soir, avant de monter sur scène, elle avait oublié les premières paroles de la chanson et que c’était un pompier en coulisse, clope au bec, qui les lui avait rappelées.

Dans son parcours d’actrice non plus, elle n’a jamais choisi entre la comédie et le drame, alternant les deux, passant de Claude Zidi à Jacques Doillon, de Patrice Leconte à Jacques Rivette, osant le théâtre, parfois, dans des paris audacieux : jouer Marivaux dans une mise en scène de Chéreau ou Les Troyennes d’Euripide sur une scène londonienne. Car Jane Birkin est ce juste équilibre de la raison et du corps. Egérie libre, elle a quitté ses pygmalions-compagnons sans jamais les trahir, sans jamais cesser de les admirer-aimer. Et si elle dit que c’est fini entre elle et Olivier Rolin, elle ajoute tout de suite qu’elle l’a encore eu aujourd’hui même au téléphone et qu’elle lui tenait la main en attendant les résultats du précédent Prix Goncourt pour lequel le dernier roman de l’auteur, Tigre en papier, était sélectionné.

Jane Birkin a en elle ce charmant mélange d’impudeur et d’élégance, de spontanéité et de réserve, d’extraversion et de profondeur. Du charme, elle en a à revendre, Jane, à 57 ans, avec sa silhouette mince, son sourire juvénile, sa forme éclatante qu’elle entretient avec des crèmes et des exercices physiques – elle en fait la très belle illustration pendant son spectacle lorsque, devant un public absolument séduit, au son d’une musique andalouse, elle danse, glissée dans une robe écarlate, un flamenco qui ne manque ni d’énergie ni de grâce.

Décidément on n’a pas fini d’entendre la jolie voix de Jane résonner dans les salles de spectacle. Sa mère, Judy Campbell, une célèbre comédienne de théâtre au Royaume-Uni, n’était-elle pas encore sur les planches il y a quelques mois à peine à l’âge de 86 ans ! Non finalement, ce n’est pas une surprise de la voir sur scène, Jane, à Rome. Egérie libre, elle semble comme cette ville : éternelle.

Parution :
Stéphane Lambert, 2003