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Isabelle Huppert

Elfriede Jelinek, prix Nobel de littérature, dit d’elle qu’elle a un visage désarmé. Autrement dit : un physique prêt à accueillir tous les masques, aussi bien celui du naturel que celui de la cruauté, les deux n’étant pas forcément incompatibles. Femme menue et discrète, Isabelle Huppert se promène dans le cinéma français avec l’aisance et le flair aiguisé d’un prédateur. Elle sait s’effacer pour mieux saisir un rôle, tracer son chemin dans la jungle d’une carrière. Elle conçoit le métier d’actrice comme le contraire de la notoriété. Jouer, c’est « être à la fois visible et invisible », voilà le grand paradoxe de la comédienne, être et ne pas être simultanément, se fondre dans l’anonymat d’une interprétation. Caroline Huppert, l’une de ses deux sœurs cinéastes, raconte : « Isabelle se déguise pour mieux se livrer. Secrète dans la vie, elle ne se confie totalement qu’à ses personnages. C’est là toute sa force. » Dans son quotidien, Isabelle Huppert connaît la même transparence, elle peut aller n’importe où, « on ne me reconnaît pas ».

Isabelle Huppert se promène dans le cinéma français avec l’aisance et le flair aiguisé d’un prédateur.

Issue d’une famille bourgeoise d’intellectuels, Isabelle Huppert est entrée dans le paysage cinématographique français par un second rôle mémorable dans les sulfureuses Valseuses de Bertrand Blier. Dans le choix futur de ses personnages, elle restera fidèle à l’image de cette jeune fille au visage truffé de taches de rousseur faussant compagnie à ses parents sur la route des vacances pour s’associer au trio infernal Depardieu-Miou-Miou-Dewaere. « J’ai plutôt joué des femmes qui cherchent avec difficulté à n’être ni dépendantes ni soumises, qui cherchent une juste place dans la société. Ce sont souvent des métaphores de la condition féminine dans ce qu’elle a de fragile, de vindicatif. » Ainsi sa carrière offre-t-elle à voir une incroyable « galaxie d’héroïnes » volontaires. De la parricide Violette Nozière sous la direction de Claude Chabrol (rôle qui lui valut un premier prix d’interprétation à Cannes en 1978) à l’infanticide Médée au théâtre sous la direction de Jacques Lassalle, en passant par la masochiste Pianiste de Michael Haneke (qui lui vaut un second prix d’interprétation à Cannes en 2001), on lui reprochera souvent son goût prononcé pour la monstruosité. Accusation qu’elle nuance en rappelant que ces femmes n’incarnent pas le mal absolu, mais qu’elles réagissent à un environnement hostile ou qu’elles agissent avec la plus grande maladresse, son moteur d’actrice étant de dégager ce qu’il y a de douloureux en elles, d’explorer la part la plus obscure, la plus inavouable de l’être humain.

Totalement absente de la presse people, et très rare dans les pages des journaux et sur les plateaux de télévision, Isabelle Huppert, par sa discrétion naturelle, a conservé une aura mystérieuse là où d’autres stars l’ont perdue. Ne montrant que ce qu’elle a envie de montrer, elle accepte de livrer son image sous contrôle, à l’occasion par exemple d’une exposition internationale de portraits que des grands photographes (Doisneau, Cartier-Bresson, Lartigue, Boubat…) ont fait d’elle tout au long de son parcours. Mais de sa vie personnelle, on sait peu. Elle fut la compagne du producteur Toscan du Plantier, et s’est marié en 1982 avec Ronald Chammah dont elle a trois enfants. De sa maternité, elle tire cet aveu : « J’avais la conscience très forte qu’être actrice et avoir des enfants, c’était la même chose. » Quand on s’égare dans la sphère privée, elle revient aussitôt au métier qu’elle exerce avec une « passion froide ». N’a-t-elle pas, parallèlement à son entrée au Conservatoire, entamé une analyse ? Il ne s’agit pas pour elle en étant actrice de devenir quelqu’un autre, de chercher le personnage à l’extérieur, mais de sonder la personne à l’intérieur, d’être une part de soi.

Cette cérébrale, admirée pour ses compositions sobres et profondes, son implication physique dans ses rôles, n’aura jamais connu de traversée du désert en plus de trente ans de carrière. Un exploit pour une comédienne qui n’hésite pourtant pas à sortir des créneaux du succès, à interpréter des personnages antipathiques, à intégrer des projets marginaux, voire subversifs. Après avoir été dirigée au théâtre par Bob Wilson et Claude Régy, Isabelle Huppert s’est laissée tenter par une comédie amère de Yasmina Reza, Le Dieu du carnage, où, sous le prétexte fallacieux de régler la guerre de leurs enfants, des parents entrent à leur tour dans la bataille. Une manière de garder le contact avec le grand public et de préserver la popularité conditionnelle à sa totale liberté d’actrice.

Parution :
L’Eventail, 2008