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Fanny Ardant

C’est un soir de juillet à Rome. Via Flaminia, à l’Académie Philharmonique, des intellectuels romains se rassemblent dans une ambiance d’initiés pour écouter une actrice française « un peu sophistiquée » lire un texte d’un auteur français « réputé difficile ». La scène est en plein air, et dans la nuit déjà tombée une voix transparente joue un récital de mots en langue italienne, celle de Verdi et de Pasolini. Une silhouette à la taille de guêpe apparaît sous les projecteurs. Fanny Ardant lit Le Square de Marguerite Duras. C’est la première fois qu’elle risque une telle aventure : une tournée dans un autre pays dans la langue locale. Alors dès qu’on lui a soumis le projet, elle a tout de suite pensé à Duras, « un auteur important », et à ce texte, pour se mettre en confiance. Du même auteur elle a déjà joué La Musica deuxième en France, elle jouait d’ailleurs la pièce à Marseille lorsque l’écrivain s’est éteinte.

« Un acteur a besoin avant tout de jouer, pas d’attendre le chef-d’oeuvre. »

Il faut dire aussi que le pays la rassure : l’Italie. Elle y a tourné de nombreux films, avec Scola et Antonioni notamment, elle aime son cinéma et ses réalisateurs : de Sicca, Rosselini, Fellini,… pour leur surréalisme, parce qu’ils osent toucher à ce que d’autres laissent de coté, parce que « sans en avoir l’air ils disent des choses essentielles. Voilà, c’est ça que j’aime en Italie : la légèreté, rien ne semble grave. » C’est ce qui lui plaisait aussi chez son ami Vittorio Gassman, ses fous rires après des paroles amères. A plusieurs reprises, il fut son partenaire depuis Benevenusta d’André Delvaux jusqu’au Dîner d’Ettore Scola en compagnie de Marie Gillain. Elle espérait le revoir à Rome à l’occasion de sa tournée, il est mort une semaine avant son arrivée : « Ce sont des piliers, on n’imagine pas qu’ils puissent disparaître. »

Pourtant elle sait l’éphémère d’une vie : ce qui l’empêche d’avoir tout plan de carrière et ce qui la fait courir prioritairement derrière le plaisir, « car un acteur a besoin avant tout de jouer, pas d’attendre le chef-d’oeuvre ». Dans le métier d’actrice, elle trouve aussi une forme d’élégance, celle qui voile la gravité : « On avance masqué. » L’élégance… dont le monde a besoin, dit-elle, et qu’elle a trouvée à Bruxelles à travers la galanterie des hommes qui ouvrent la porte aux dames. Elle déteste le tourisme et n’aime découvrir les lieux qu’à l’occasion d’un tournage : « Passer chaque matin devant tel endroit, se dire qu’on ira, chaque jour se le répéter, et finalement peut-être ne pas y aller. » Espiègle, elle l’est certainement : être actrice, c’est aussi inventer.

Elle revient sur les planches assez souvent, pour ne pas perdre le risque de ce métier : la confrontation directe avec le public, le jeu en temps réel, pour entretenir le feu sacré. Je lui dis qu’on ne peut pas faire autrement avec un nom comme le sien : Ardant, et elle éclate de rire. Un nom qui trahit, derrière une apparence sage, une existence passionnée. En octobre 2001, elle sera à nouveau sur les planches d’un théâtre parisien, dans une pièce contemporaine d’un auteur anglo-saxon : Tableau d’une exécution d’Howard Barker, encore le trouble derrière la netteté.

Elle a tourné avec Truffaut, dont elle fut la dernière compagne, avec Resnais, avec Deville, avec Leconte, avec Costa-Gavras, avec Berri, etc., des films d’époque, des comédies, des films d’auteur, des grandes fresques audiovisuelles (elle n’oublie pas que c’est la télévision qui lui a donné sa chance avec Les dames de la cote), des drames, etc. Si elle varie les genres, et donc les plaisirs, c’est qu’elle fonctionne uniquement à l’envie, celle de voyager dans des univers différents, insensible aux frontières opaques fixées par certains entre l’humour et les larmes. On la voit, depuis le succès de Pédale douce et le César que son interprétation dans le film lui a valu, voguer d’une rive à l’autre, toujours sur la même rivière, dans le même mouvement… Le lendemain, elle décollait pour Palerme, repartait quelques jours plus tard pour Paris où elle débuterait le tournage d’un film d’une réalisatrice polonaise avec un acteur maghrébin. D’autres projets aussi variés se profilaient encore à l’horizon : un polar avec Charlotte Gainsbourg, un rôle de juge dans une comédie de Pascal Légitimus… Telle Eve Hanska qu’elle a interprétée dans Balzac pour le petit écran ou Maria Callas qu’elle incarnait sur scène dans Master Class, elle est de nature romanesque, toute imprégnée de lectures. Et il y a plein de vie sous ses allures de personnage. Car le cinéma est un art vivant, n’est-ce pas Mademoiselle Ardant ?

Parution :
La Libre Belgique, 2000