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Danielle Darrieux

Catherine Deneuve, qui a joué à plusieurs reprises sa fille à l’écran, dit d’elle qu’elle est la seule actrice qui l’empêche d’avoir peur de vieillir. Et c’est indubitable que Danielle Darrieux a conservé de ses jeunes années un côté espiègle de petite fille taquine. Elle a traversé l’existence sans perdre sa légèreté, ce qui est un don du ciel. À 90 ans, elle avoue elle-même faire toujours des « projets insensés comme si elle en avait quarante ». Elle avait pourtant pris la trop sage décision de renoncer au théâtre après avoir créé en 2002 la pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt Oscar et la dame en rose. Et bien qu’elle ait toujours eu une histoire d’amour contrariée avec le théâtre (une lassitude très vite s’installe en rejouant la même pièce chaque soir), ce renoncement ne lui ressemblait pas vraiment. Elle qui aime « la nature et la paresse » avait besoin de retrouver la scène.

Danielle Darrieux excelle dans les rôles de femmes intelligentes et libres piégées par la passion.

Lorsqu’en 1931 elle fit son apparition à 14 ans sur les écrans dans Le Bal de Wielhelm Thiele, elle allait épouser le mouvement d’une nouvelle ère cinématographique ; le cinéma muet venait de tirer sa révérence, et hormis la divine Greta Garbo, peu de stars réussiraient leur conversion dans le parlant. On mesure mal aujourd’hui le phénomène que Danielle Darrieux représenta alors, il n’est sans doute comparable qu’à celui de Brigitte Bardot dans les années 60, avec laquelle elle partage la caractéristique d’un nom aux doubles initiales identiques. Son jeu spontané, dénué de toute emphase, apporterait par son naturel une fraîcheur dans la composition de ses rôles, une innovation dans la manière d’être devant la caméra, dont seraient les héritières bien des actrices à venir.

Pendant plusieurs années, on la cantonne dans des personnages de jeunes filles délurées. 1935 marque un tournant. Elle émeut un très large public dans le drame Mayerling, son instinct prend de l’épaisseur, elle acquiert sa maturité d’actrice grâce à l’homme qu’elle épouse cette année-là, le réalisateur Henri Decoin, à qui elle devra l’un de ses plus beaux rôles dans La vérité sur bébé Donge. Hollywood qui la désire la fait traverser l’Atlantique, elle signe un contrat de sept ans mais elle ne se plaît guère en Californie et revient vite en France. Elle y retournera plus tard pour tourner L’affaire Cicéron sous la direction de Mankiewicz. C’est dans les années 50 qu’elle atteindra son apogée grâce à sa collaboration avec le génial Max Ophüls qui dit de son interprète qu’elle est « une idéale éponge intellectuelle ». Outre la Ronde et le Plaisir, l’on doit à cette rencontre artistique le chef d’œuvre Madame de… Danielle Darrieux excelle dans les rôles de femmes intelligentes et libres piégées par la passion. Elle sera une vibrante Madame de Rênal aux côtés de Gérard Philipe dans l’adaptation du Rouge et le Noir de Claude Autant-Lara. En 1967, elle retrouvera cette veine dans une autre mémorable adaptation littéraire : Les vingt-quatre heures de la vie d’une femme.

Mais la vie d’une femme est bien loin de se réduire à une seule journée dans le cas de la trajectoire exceptionnelle de Danielle Darrieux. Elle qui n’a jamais cessé d’être présente depuis, osons le dire, trois quarts de siècle, qui a tourné sous la direction des plus grands réalisateurs, ne s’est jamais satisfait du passé. Et c’est sans doute cette énergie débordante qui a continué de séduire les différentes générations de metteurs en scène. Ces deux dernières années, elle occupait le haut de l’affiche de trois films : Nouvelle chance d’Anne Fontaine, L’Heure zéro de Pascal Thomas et Persépolis de Marjane Satrapi. Dans ce film d’animation, elle était la voix de la grand-mère au franc-parler bousculant les conventions. Danielle Darrieux possède cette même qualité de ne pas pouvoir mentir. Elle n’aime pas les interviews. Autant elle est à l’aise en jouant la comédie, autant elle perd tous ses moyens quand elle doit parler d’elle directement. Issue d’une famille musicienne, ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est chanter. Un plaisir que lui a souvent donné le cinéma – on se souvient encore récemment du Huit femmes de François Ozon où elle interprétait Il n’y a pas d’amour heureux de sa voix fluette et mélodieuse. Dans sa carrière étourdissante, elle a même fait un tour de chant et a tenu le rôle de Coco Chanel dans une comédie musicale à Broadway. Elle devait être aujourd’hui sur la scène du plus grand théâtre de Paris aux côtés de Jean Piat, mais une chute en a décidé autrement. Elle aimerait vivre cent ans. Elle dit que l’avantage de vieillir c’est de rester vivant.

Parution :
L’Eventail, 2008