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Daniel Auteuil

Il est aujourd’hui le quinquagénaire le plus demandé sur les plateaux de cinéma en France, il enchaîne comédies et drames avec la plus grande aisance, son physique grave et énigmatique lui donne accès à tous les genres. Acteur intense, il se confond avec ses personnages, disparaît complètement dans ses rôles. Son interprétation intuitive laisse bouche bée les réalisateurs qui l’emploie. Jean-Pierre Vincent, qui le dirige aujourd’hui sur la scène de l’Odéon, dit de lui qu’il a une « humanité à large spectre », ce qui lui donne une crédibilité absolue. Une belle revanche pour celui qui fut refusé, à son arrivée à Paris, au Conservatoire et à l’école de la rue Blanche. Comme souvent chez les vrais passionnés, ce double échec lui a donné des ailes, redoublant son énergie, intensifiant sa vocation. Il faut dire qu’il est quasiment né sur les planches, à Alger, où ses parents, chanteurs lyriques, étaient en tournée. A quatre ans, il faisait ses premiers pas dans une opérette. Et son adolescence avignonnaise s’est passée dans l’effervescence des troupes amateurs.

Ancien mutique, Daniel Auteuil garde vis-à-vis de la parole une méfiance naturelle.

Malgré son succès, il a gardé une forme de maladresse et de timidité, une élocution parfois hésitante, qui rendent fragile et perméable sa virilité, des restes de ses complexes, qu’il a décidé un jour « d’écraser un à un comme des cafards ». Ancien mutique, il garde vis-à-vis de la parole une méfiance naturelle et un bonheur enfantin d’en jouer. Il y a dans l’exercice de la profession d’acteur un tel refus d’être adulte qu’il s’étonne d’avoir déjà tant d’années derrière lui, tant d’expériences vécues. Le nez cabossé lui vient d’un grave accident de voiture à 18 ans, qui le laissa quelques jours dans le coma. Le traumatisme crânien a conservé, dans son regard dont on ne discerne pas les pupilles, une ardeur hypnotique de «hibou fixe qui sent bien le vide» (dixit Claude Sautet). Depuis ces fondements chaotiques, il sait que l’on marche sur de l’incertitude, et savoure ce plaisir qui lui est donné qu’on fasse encore appel à lui, de susciter le désir.

Pourtant il aura fallu du temps avant que ce surdoué s’impose comme un acteur d’exception. Avant d’impressionner unanimement ses pairs qui lui délivrent un César en 1986 pour son interprétation magistrale d’Ugolin dans Jean de Florette et Manon des sources, il se fera connaître par des rôles de guignol, de dragueur, d’adolescent attardé, dans de grosses comédies aux titres évocateurs (Les sous-doués, T’empêches tout le monde de dormir, Pour cent briques t’as plus rien, Que les gros salaires lèvent le bras, Les hommes préfèrent les grosses…). Fait rare en France, il réussit à modifier son étiquette, à prendre de l’épaisseur, et à s’imposer dans d’autres registres, tout en conservant cette fibre comique, comme en témoigne sa récente filmographie (L’invité, Le placard…). Dans les années 80, il va jusqu’à fredonner des chansons mièvres sans ternir son image. L’une d’elles, Que la vie me pardonne, se classera même dans les hit-parades. Ce n’est pas qu’on pardonne tout au talent, c’est que le talent arrive à tout faire oublier.

Même si ses prestations sur scène se font rares, il n’a jamais délaissé le théâtre. Dans les années 70, c’est là qu’il a forgé son métier et qu’il a obtenu sa première reconnaissance : le prix Gérard Philipe. Après Les Fourberies de Scapin en 1991, il revient à Molière, un auteur qui lui va comme un gant par sa capacité de faire rire en profondeur. C’est comme cela qu’il conçoit l’humour, dans cette ambivalence. Impeccable de sobriété et de nuance, son jeu consiste à maîtriser les expressions, les retenir, pour atteindre un « visage immuable, presque impénétrable, et sur lequel, pourtant, on peut lire tous les symptômes, toutes les sensibilités », selon l’actrice et réalisatrice Nicole Garcia qui l’a dirigé dans le troublant Adversaire, une tragédie intimiste inspirée d’un célèbre fait divers. Pendant les moments de répit que lui offre son métier, il a besoin de complètement décompresser. Il lui est arrivé aussi d’en profiter pour écrire un livre : Il a fait l’idiot à la chapelle. Un titre qui résonne comme une philosophie.

Parution :
L’Eventail, 2008