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Claude Rich

Il est sensible, Claude Rich, d’une sensibilité qu’il a cultivée avec force dans son parcours d’acteur, et qui lui a fait bâtir sa maison, « pierre par pierre », et l’aimer comme souvent ce sont les femmes qui les aiment. Une maison du XVIIIe dirait-on, avec d’épais murs, où chaque objet a sa place et son histoire, avec une attention particulière pour les sols, avec des tableaux de sa fille sur les murs, et surtout des vues sur le grand domaine qui l’entoure. Un domaine dont il s’occupe en grande partie seul, acheté à l’aube de sa carrière en 1959, un domaine où il a lui-même planté des arbres, et où il m’entraîne à sa suite. Avec le regard pétillant, il me parle, avec une fougue gracieuse, des deux chênes qu’il voudrait abattre pour laisser passer la lumière, et des pavés de sa cour, des pavés de la route royale de Louis XV, récupérés en mai 68.

« Le temps passe si vite quand on joue au théâtre, on ne vit que pour le soir et la journée on attend. »

Chaque fin d’après-midi, il rejoint Paris pour le théâtre de l’Atelier, à Montmartre, pour y jouer les Braises, qu’il a lui-même adapté du roman éponyme de Sandor Marai, et qu’il viendra jouer en Belgique en 2004. Dix ans qu’il n’était plus monté sur les planches, depuis le Souper, ce face-à-face historique entre Fouché et Talleyrand, qu’il a joué pendant presque trois saisons aux côtés de Claude Brasseur, avant de tourner le film, pour lequel il recevra un César. Quand je lui demande ce qui l’a séduit dans le texte de Marai, dans l’affrontement de ces deux anciens amis qui essaient d’atteindre la vérité quarante ans après leur rupture, il me dit que c’était l’idée de jouer un amoureux de 74 ans et m’avoue que lui aussi, jeune, il avait été trahi par une femme et un ami.

Il revient d’une décennie de cinéma et de télévision, dans des rôles marquants, et souvent populaires, qui l’ont entièrement comblé, et détourné du théâtre. Pourtant c’est du théâtre dont il parle plus volontiers. Même s’il l’a fui, peut-être à cause de sa terrible solitude, la tragique solitude du comédien qui sort de scène après avoir tout donné et qui n’a alors plus personne avec qui partager. Il me raconte une scène vécue en 1970, alors qu’il jouait Hadrien VII, l’un de ses plus grands succès au théâtre, où il s’est retrouvé seul, après l’une des représentations, pour souper à la Cloche d’or. Lorsqu’il baissa son journal, après avoir été servi, il reconnut à deux autres tables du restaurant, Paul Meurisse et François Perrier, chacun à l’affiche d’un autre succès théâtral de la saison, également seuls pour souper. C’est pour lui l’image la plus belle et la plus terrible de son métier.

« Le temps passe si vite quand on joue au théâtre, on ne vit que pour le soir et la journée on attend. » Et sa vie, il ne l’a pas vue passer, il ne s’est pas aperçu qu’il vieillissait. Un jour, il s’est levé voulant jouer le Misanthrope et il a compris que c’était trop tard. Quand il regarde derrière lui, tout est si proche, surtout son enfance, qu’il s’apprête à écrire dans un livre, son enfance à Paris, pendant la guerre, avec sa mère et ses quatre frères et sœurs, une vie un peu bohème après la mort du père, emporté très jeune par la grippe espagnole. La vie pendant l’occupation, il a un peu honte à me dire qu’elle fut pour lui comme de grandes vacances, il avait douze ans, aucune contrainte, si ce n’est la nourriture à rationner, et aussi les arrestations de résistants et la fusillade d’un train dont il fut le témoin en allant au collège.

A l’affiche de deux films en 2003, Le Mystère de la chambre jaune et Le coût de la vie, il se prépare à tourner un nouveau film à la fin de l’été. Je lui cite le nom de réalisateurs importants avec lesquels il a tourné, je lui demande ce qui l’a marqué dans tous ces rôles, et sans hésitation il me parle de Resnais et de son rôle dans Je t’aime je t’aime, « j’étais mignon à l’époque ». A l’époque ? La veille, quand je suis allé le saluer sur la place Charles Dullin, devant le théâtre, un léger rayon de soleil éclairait son visage, déjà illuminé par ses yeux et son sourire, et il avait un charme fou. Quand il se met à parler, on est alors comme dans un film, car sa voix est entrée dans la légende.

Il parle aujourd’hui, comme avec un voile de tristesse, déposé par le temps, mais c’est le rire qui a beaucoup compté pour lui, le parti du rire qui lui a fait alterner les rôles sérieux avec les comédies, le rire qui « est une défense contre l’adversité » et qui enlève à la vie son goût amer, le rire qu’il fait éclater plusieurs fois en me parlant au milieu des arbres, comme des hoquets de bonheur, dégustant avec délice chaque instant du présent, et attendant de voir germer les graines de son talent.

Parution :
La Libre Belgique, 2003