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Charles Berling

C’est à l’issue d’une lecture publique que nous nous retrouvons. Il a le teint brun, l’air détendu et disponible, le regard à la fois scrutateur et chaleureux, et une bonne dose de charisme qu’accentue un sourire en coin de séducteur. Il fume avec délectation un Havane, qu’il a ramené de Cuba où il s’est rendu pour préparer son rôle dans le nouveau film de Zabou Breitman, L’homme de sa vie. A 47 ans, il a conservé une allure juvénile, un je ne sais quoi d’anodin d’où émane une grande singularité (ou l’inverse), caractéristique qui fait de lui un comédien extraordinaire, capable de donner du relief à un anonyme. Par sa capacité à s’immiscer dans des rôles d’êtres d’apparence normale, il est devenu un acteur incontournable, fort sollicité, tant au cinéma, à la télévision qu’au théâtre. Comme il n’est pas « sectaire », il cherche à « exercer son métier dans tous ses possibles » : il aime la pluralité de son parcours, tourne avec la même ardeur dans un premier film (comme ce fut le cas cet automne avec Les murs porteurs de Cyril Gelblat), dans une grosse production française ou dans une comédie pour la télévision (il vient d’achever un téléfilm avec Michel Boujenah). Entre comédie ou drame, il refuse de choisir : « L’important, c’est d’aller jusqu’au bout de ce qu’on fait. »

« On peut faire du cinéma en étant un acteur médiocre. »

Dans son adolescence, son appétit de lecteur le mène aux textes dramatiques. À l’âge de 15 ans, il débute dans la troupe de son lycée. Je lui demande si les planches semblaient alors l’unique voie pour lui, il rigole en guise d’approbation. Formé à l’Insas à Bruxelles, «en I.D.» (interprétation dramatique), il passe alors trois années en Belgique, et reconnaît que cela lui a fait le plus grand bien : « J’étais un peu couillon comme tous les Français, Bruxelles est une ville ouverte aux autres cultures, cela m’a permis de me décentrer de l’axe parisien. » Un décalage qu’il connaît dès son plus jeune âge puisqu’il est né à Tahiti et qu’il prolongera pendant plusieurs années en étant pensionnaire au Théâtre National de Strasbourg. C’est dans cette institution que l’« envie furieuse de faire de la mise en scène » s’impose à lui. Car ce métier, Charles Berling refuse de simplement « en jouir en entrant dans un système », il veut le connaître, l’approfondir ; c’est pourquoi il se réfère à la génération d’avant, « des acteurs qui vivaient pleinement pour leur art », et il me cite comme modèles Jean-Louis Trintignant, Philippe Noiret ou encore Michel Bouquet. Avec ce dernier, il a publié un livre de dialogues (Les joueurs) en forme de réflexion partagée entre deux générations d’acteurs sur le métier. Les deux hommes s’étaient rencontrés sur le tournage de Comment j’ai tué mon père d’Anne Fontaine, avec laquelle Charles Berling avait déjà tourné l’impressionnant Nettoyage à sec (aux côtés de Miou-Miou), une réalisatrice qu’il dit « aimer pour sa capacité naturelle à évoluer ».

Depuis le début des années 90, il n’arrête pas de tourner, souvent avec des réalisateurs de renom (Sautet, Chéreau, Assayas…), connaît des succès (notamment avec Ridicule de Patrice Leconte). Dans cette frénésie cinématographique, l’envie de réaliser le rattrape, il signe un premier court métrage en 97 (La Cloche) et « envisage très sérieusement d’en réaliser un long ». Après avoir joué pendant un an le rôle phare d’Hamlet, il revient sur scène avec un autre rôle mythique, crée par Gérard Philippe, Caligula. Dans cette pièce de Camus, l’empereur romain se transforme en tyran sanguinaire après que l’absurdité de la condition humaine lui fut révélée. « C’est Laura Pels, la directrice du Théâtre de l’Atelier, qui m’a proposé de monter la pièce, je l’avais lue dans ma jeunesse, je l’ai donc relue et j’ai su que c’était ça que je voulais jouer en ce moment. » Il aime le risque du comédien sur scène et me confie : « On peut faire du cinéma en étant un acteur médiocre. » Et il ajoute : « J’ai besoin de me demander qu’est-ce qui fait fonctionner un acteur ? » Sur tous les fronts que lui offre son métier, Charles Berling continue sa recherche.

Parution :
L’Eventail, 2006