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Catherine Deneuve

La librairie Chapitre XII est comble. On se croirait à un soir de première. Monique Toussaint, la maîtresse de maison, a pourtant limité l’accès de la soirée à de rares privilégiés. L’actrice française est à Bruxelles à l’occasion d’une rétrospective qui lui est consacrée tout au long du mois de février au Musée du cinéma. Vingt rôles choisis au sein d’une filmographie prestigieuse. Elle reconnaît sans hésiter que ce sont les metteurs en scène qui lui donnent envie de faire des films. Rien d’étonnant donc, en passant en revue ses presque cinquante ans de cinéma (son premier film, Les collégiennes, date de 1956, elle n’avait que treize ans), d’égrener les noms des plus grands réalisateurs : Truffaut, Buñuel, Demy, Polanski, Téchiné, von Trier… Un livre (A l’ombre de moi-même), sorti il y a quelques mois, permet de pénétrer dans cet inventaire : Catherine Deneuve y offre six carnets de tournage, comme un envers du décor – ou parfois un revers. L’actrice y montre ses doutes, y livre ses angoisses : un témoignage hors de l’éclat habituel du septième art.

Catherine Deneuve a l’air d’une petite fille, perdue dans le temps.

Bien sûr, elle arrive avec quelque peu de retard, elle entre dans la lumière, pas celle des plateaux de cinéma, dans la nôtre, celle du quotidien. Le personnage devient consistant, sorti de sa légende : un éblouissement. Oui, elle est là, à nos côtés, Catherine Deneuve, un nom vient d’atterrir, la petite foule qui s’est massée dans la librairie veut la voir, capturer cette image, en être le témoin. Elle a l’air d’une petite fille, perdue dans le temps, espiègle toujours, la voix est la même, un ruisseau qui coule avec un grand débit, rivé à sa source, à la fois léger et volontaire, le regard est fuyant, mobile, comme en alerte, les lèvres révèlent l’agitation intérieure – la tension dira-t-elle –, la star les mordille sans cesse comme un étudiant stressé avant de passer un concours, soudain elle sourit, la nervosité disparaît, son visage a gardé sa beauté, tout de suite on la reconnaît, cette beauté qui a fait sa gloire, elle la porte aujourd’hui comme une victoire sur un parcours où l’on prend tant de coups, où, placée à l’avant-garde, proie idéale des médisances, on collectionne les blessures de guerre. « Je suis balance », insiste-t-elle, pour expliquer son désir d’harmonie, son horreur des conflits. Et aussitôt d’apporter la nuance : « Pourtant je ne suis pas, comme certains le croient, quelqu’un d’équilibré. » Il y a en elle toujours suffisamment d’incertitude pour douter, parfois pour sombrer dans le noir. Une vie ne rassure pas, même passée au devant de la scène. Au contraire.

Malgré la vie publique, elle est toujours timide, elle dit très justement qu’il suffit d’un moment comme une faille dans le déferlement qui la porte, une question comme un trou d’air, et qu’elle retrouve la crainte. Le trac du cinéma, elle a réussi à le dompter, « c’est une marée lente qui monte ». Mais pas encore la peur de faire du théâtre qui arrive trop violemment comme « une vague immense ». Elle est ici hors de Paris, elle s’y sent plus à l’aise, pour raconter quelques anecdotes, qu’elle ne raconterait pas là-bas. Le regret, par exemple, d’avoir refusé le rôle principal du Festin de Babette. Elle n’a jamais vu le film, elle sait que « Stéphane Audran y est très bien ». Ou encore, le jour où André Téchiné l’a «engueulé » parce qu’elle ne connaissait pas assez bien son texte : « un relâchement, cela arrive à tout le monde. » Elle confie aussi que la chanteuse Björk, avec laquelle elle a tourné dans Dancer in the dark de Lars von Trier (Palme d’Or à Cannes en 2000), a mangé un costume qu’elle ne voulait plus mettre. Enfin, elle répond sans hésiter que, le film qu’elle a préféré tourner, c’est Le dernier métro : « Il y avait un tel sentiment général que le scénario était parfait. C’est très rare. »

Son dernier film, Rois et Reine d’Arnaud Desplechin, qui a reçu en France le prix Louis-Delluc, vient enfin de sortir en Belgique. Elle y joue une psy, un rôle secondaire qu’elle a accepté parce qu’il était « important dans l’histoire du film ». Elle aurait aimé jouer Catherine II de Russie, avait le projet de tourner Anna Karénine avec Jacques Demy, mais elle doit « revoir ses copies », elle ne veut pas interpréter des rôles dans lesquels elle ne serait plus crédible. D’ailleurs, à propos de copies, elle respire quand les questions s’arrêtent : « c’est fini la classe », elle sort de son petit sac à mains ses fines cigarettes, elle semble gaie, joyeuse, signe des livres, bavarde avec entrain, échange quelques mots en italien, ce qui rappelle qu’elle est la mère d’une Mastroianni, la soirée doucement prend fin, derrière la fenêtre l’eau des étangs a disparu dans le noir, et l’heure passée se dilue en ce qui restera un songe d’une nuit d’hiver à Bruxelles.

Parution :
Stéphane Lambert, 2005