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Carole Bouquet

C’est l’éternel drame de l’identité : on souffre de ce que l’on est, même si ce que l’on est apparaît aux autres comme un idéal. Ainsi la jeune Carole, comme si elle savait déjà que ce visage parfait allait aussi devenir son principal handicap, se l’est-elle à plusieurs reprises lacéré. « Les gens me regardaient énormément quand j’étais jeune et je ne savais pas que faire de ces regards. » Si son visage par bonheur n’en a conservé aucune trace, sa beauté apparemment lisse cache bien des cicatrices. Sa mère abandonne très tôt le domicile conjugal, laissant sa sœur et elle seules en compagnie d’un père silencieux. S’en suit une enfance solitaire qui n’est pas étrangère au combat qu’elle mène à la présidence de l’association La Voix de l’enfant : « C’est parce que la petite fille que j’étais a eu des moments de grande tristesse que je ne suis pas sourde à la douleur des enfants. » Une activité qui l’amène à être confrontée aux pires réalités du monde contemporain : «Aujourd’hui, le trafic de personnes rapporte plus que la drogue.»

On souffre de ce que l’on est, même si ce que l’on est apparaît aux autres comme un idéal.

La drogue, elle a reconnu y avoir cédé lors de la maladie de son père. « C’était comme une béquille qui rendait les choses plus douces. » Une échappatoire devenue dépendance, dont elle s’est sortie. Ce mal-être, elle parviendra à l’exorciser aux côtés du père de son premier enfant, Jean-Pierre Rassam. L’amour qu’il lui voue lui permet de commencer également à s’aimer elle-même « un peu ». Mais c’est alors que survient le drame : son compagnon meurt d’un infarctus. « J’ai pleuré la mort de Jean-Pierre vingt ans. Pratiquement tous les jours. J’avais pourtant d’autres amours, j’ai eu un autre enfant, mais cette douleur ne passait pas.»

Alors qu’à une période de sa vie, elle avait enlevé chez elle les miroirs, très tôt Carole Bouquet va être rattrapée par son image. Une image qui a orienté son parcours cinématographique même si elle a tout fait pour la briser. Icône pendant des années d’une grande marque de cosmétique, elle avoue n’être jamais entrée « dans une parfumerie ». Alors cette image figée, d’où vient-elle ? D’un premier film tourné à vingt ans sous la direction de Luis Buñuel, alors qu’elle suivait encore les cours du Conservatoire. Cet étrange objet du désir, dont le tournage fut vécu par elle comme « un pur cauchemar », donnera faussement le « la » de sa carrière. Elle enchaînera sur un rôle de James Bond girl aux côtés de Roger Moore dans Rien que pour vos yeux, alors qu’elle n’a jamais rêvé de tourner aux Etats-Unis : « À l’époque, j’ai reçu de nombreuses propositions américaines que j’ai refusées au grand désespoir de mon agent. Je n’avais que deux envies : tourner avec Fassbinder ou Nicolas Roeg.»

C’est Bertrand Blier qui dévoile toute la complexité de Carole Bouquet grâce à un rôle mémorable dans Trop belle pour toi. Elle y joue l’épouse malheureuse de Gérard Depardieu qui la délaisse pour sa secrétaire interprétée par Josiane Balasko. Résultat : le César de la meilleure actrice. A partir de là, tout semble se débloquer et elle parvient à s’imposer autant dans des comédies, dont les plus réussies sont celles qu’elle a tournées sous la direction de Michel Blanc (Grosse fatigue et Embrassez qui vous voudrez), et des drames – on se souvient de son interprétation de la résistante Lucie Aubrac dans le film de Claude Berry. Côté vie privée, sa longue et rocambolesque relation avec Gérard Depardieu fera souvent la une des journaux. Mais si l’on veut connaître Carole Bouquet, il faut aussi la chercher du côté de Pantelleria, une île volcanique située à mi-chemin entre la Sicile et la Tunisie, qui est devenue sa seconde patrie. Elle y est propriétaire d’un vignoble qui produit le passito, un vin liquoreux.

En 2008, Carole Bouquet était sur scène aux Bouffes du Nord dans Bérénice de Racine sous la direction de Lambert Wilson. Il la dirigera à nouveau dans le même théâtre dans une pièce de Marivaux : La Fausse Suivante*. Le goût de la virtuosité de la langue pourrait être la constance de leur collaboration. Mais pas seulement. Egalement la résonance contemporaine de ces textes. Dans La Fausse suivante, Marivaux traite du sujet audacieux de l’argent et des rapports qu’il instaure dans les relations humaines.

[*L’actrice a annulé sa participation à cette pièce.]

Parution :
L’Eventail, 2010