bulle ogier

Bulle Ogier

C’est d’abord l’histoire d’une jeune fille de bonne famille qui se marie très jeune et divorce un an et demi plus tard. L’histoire donc d’une jeune fille qui décide brusquement de se fier à son désir d’aventure. Après avoir travaillé pour Coco Chanel dont elle parfumait l’escalier au gardénia, sa vie prend une autre tournure, imprévue, à cause des rencontres. Une succession de rencontres importantes, souvent faites à la célèbre brasserie de la Coupole à Montparnasse. Son instinct de femme libre la conduit presque naturellement sur la voie de la comédie. Après un premier film tourné sous la direction de Jacques Baratier (Piège), elle fait la connaissance de Marc’O, homme de théâtre proche de Guy Debord et de sa critique de « la société du spectacle ». Il lui fait découvrir un milieu artistique et intellectuel contestataire, un apprentissage qui posera les bases de son exigence d’actrice dans ses choix futurs. En 1967, sous sa direction, elle tourne Les Idoles, une satire des années yéyé. Elle a trouvé sa place, en marge d’une culture dominante.

Son apparente tranquillité dans la subversion donne au jeu de Bulle Ogier un naturel hors norme dont se dégage une fêlure.

A partir de là, elle va tracer son chemin. Sans en avoir l’air, construire un itinéraire singulier, où elle privilégie les auteurs, les artistes. Elle a besoin d’adhérer au projet, de se sentir complètement engagée dans le processus de création, et en même temps d’imprimer sa trouble présence dans chacun de ses rôles, dans les œuvres auxquelles elle participe intensément. Actrice se donnant entièrement sans renoncer à la part d’énigme qui la constitue, et qui la rend parfois étrangère à elle-même. Son côté insaisissable captive et séduit les plus grands : Bunuel (Le charme discret de la bourgeoisie), Fassbinder (La troisième génération), Delvaux (Rendez-vous à Bray). Elle tourne en France autant avec les aînés (Chabrol, Ruiz, Téchiné) qu’avec la nouvelle génération (Beauvois, Assayas). Mais ce qui marque surtout dans son parcours aussi impressionnant que cohérent, c’est la fidélité, la cohésion avec l’univers de certains cinéastes ou créateurs. Jacques Rivette bien sûr, avec qui elle a tourné à sept reprises. Marguerite Duras, l’amie. La voix claire et musicale de Bulle Ogier en dira souvent les textes, on se souvient de la merveilleuse version de Savannah bay au côté de Madeleine Renaud. Le réalisateur Barbet Schroeder, pour qui elle a le coup de foudre et qu’elle épousera.

Au théâtre, alors qu’elle a travaillé avec Luc Bondy, Roger Planchon et Patrice Chéreau, c’est sa complicité avec Claude Régy qui semble marquer son rapport à la scène. Familière à sa méthode, son sens de la recherche, elle le retrouvera en cette rentrée théâtrale sur la scène de l’Odéon dans L’homme sans but, un texte d’un auteur norvégien ici presque inconnu, Arne Lygre. La pièce est une réflexion sur l’artificialité en cours du monde, la marchandisation des échanges humains. Une écriture avec laquelle Bulle Ogier semble en symbiose, qui jette une brume métaphysique sur la réalité quotidienne, laissant les personnages au bord d’un précipice à la fois concret et immatériel, un peu comme les photos brouillées qui impriment le mouvement sans en dessiner nettement les contours. Son apparente tranquillité dans la subversion donne au jeu de Bulle Ogier un naturel hors norme dont se dégage une fêlure, sans aucun doute amplifiée par le drame de sa vie de femme : la mort tragique de sa fille, l’actrice Pascale Ogier, par overdose. C’est cette vérité que transporte Bulle Ogier, celle qui dérègle l’ordre des choses, qui fait que par une indomptable schizophrénie on est ici et ailleurs, qu’on zigzague ainsi dans l’existence, fragile et dense, comme une bulle en somme, à la fois bien réelle et prête à tout instant à se volatiliser.

Parution :
L’Eventail, 2007