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Anne Brochet

Premier roman, voilà une expression qui lui va bien… Un premier roman, là est encore intacte toute la fraîcheur de la création, toute la fragilité du créateur, de son œuvre. On l’imagine mal installée dans l’assurance, on la voit plutôt flottante ou frétillante, presque féerique, Anne Brochet. Portée aussi, comme une note dans une partition, perdue, parfois, comme une goutte de pluie qui glisse sur une vitre. Dans son image on voit qu’elle côtoie les airs légers et les chants plus graves. « J’ai un rythme intérieur avec des hauts et des bas. » Et si ça la fait rire lorsque je lui signale que ses personnages disent souvent « c’est plus fort que moi », elle admet volontiers qu’on peut être dépossédé de soi-même.

« Il faut que chaque acte ait sa part de beauté, c’est une façon de ne pas banaliser ce qu’on vit. »

Cela fait un peu plus de dix ans que sa silhouette se promène dans le cinéma français. Elle tourne peu, « assez lentement », parce qu’elle adore ce métier mais qu’il lui faut beaucoup aimer un projet pour s’y lancer. Sa rareté lui a fait élire des metteurs en scène de renom : Chabrol, Rappeneau, Corneau, Lautner, Doillon,… Lui a fait rencontré des rôles importants : elle obtient un César pour son interprétation dans Tous les matins du monde, elle a joué Madame de Staël amoureuse de Benjamin Constant, elle vit aujourd’hui avec un acteur. Sans détour, elle avoue être une plus ancienne lectrice que cinéphile et que, le plaisir des mots, elle l’a retrouvé au théâtre comme au cinéma.

« L’écriture… » Non, elle n’aurait jamais osé y penser. C’est le hasard qui l’y a mené. Au départ, elle n’envisageait pas écrire un roman, juste « un mince scénario, pour rester dans mon domaine ». Mais ce qu’elle écrivait était moins cinématographique que littéraire : des scènes du quotidien auxquelles elle révélait leur magie. « Il faut que chaque acte ait sa part de beauté, c’est une façon de ne pas banaliser ce qu’on vit. » Puis il y eut une rencontre : Louis Gardel, romancier (Fort Saganne) et scénariste (Indochine), directeur de collection aux éditions du Seuil, lit ses textes et l’encourage à en faire un roman. Aujourd’hui, elle est très heureuse que l’aventure ait abouti à ce livre.

A présent, comme à la sortie d’un film, il y a l’attente de la réaction. Bien sûr, pas vraiment la même, « pour un film c’est plus abstrait, d’autres éléments entrent en compte ». Ici elle est seule, sa sensibilité plus éveillée à la réception qui sera faite de l’histoire qu’elle a écrite, pas vécue – « ce n’est pas autobiographique » –, l’histoire d’une petite fille pleine d’attente, de cruauté aussi, cherchant dans le réel des réponses à ses interrogations mystiques. Le regard d’une petite fille donc, mais aussi celui de deux autres femmes impliquées dans la même vie : la mère et la grand-mère. Audace narrative dans ce premier exercice littéraire : les voix des différents personnages s’entremêlent dans le récit. Malgré la proximité que leur crée le roman, la mère et la fille ne s’entendent pas : « Je ne suis pas sûre d’avoir voulu écrire un livre sur le rapport mère-fille, mais plutôt sur des êtres qui n’arrivent pas à communiquer. »

Sans doute la mère est-elle trop absorbée par ses rêves , trop obsédée par son mari. Sans doute la petite fille est-elle trop conditionnée par des images toutes faites, « bourgeoises », du bonheur. Sans doute attendent-elles trop le même réconfort sans pouvoir se le donner. Et quand je lui demande si c’est de son expérience de mère – elle a deux jeunes enfants – ou de fille qu’elle s’est nourrie pour écrire son roman, elle me répond sans hésitation : « de fille ». Elle a de son enfance un souvenir très vif, marquant, « aussi fort que sa maternité ». Anne Brochet a créé son univers à partir des sens, tout au long du roman les personnages sont d’abord des corps, des peaux qui se touchent, des poumons qui respirent, des sensations qui guident… « C’est vraiment comme cela que je vis, alors ça transparaît. » L’actrice n’est jamais loin.

Dans le dernier film de Claude Miller, La chambre des magiciennes, elle est une jeune femme qui souffre de maux de têtes, elle entre dans un hôpital de repos où elle rencontre deux autres femmes. Elles sont trois, dans le film, comme dans son livre, chacune avec sa part de magie, avec sa différence. Et des étincelles se créent entre elles. Les hasards de la vie rejoignent ceux de la création : en France, le film et le livre sont sortis en même temps. Bientôt sortira un film qu’elle a tourné en anglais, Dust, « très complexe mais très beau ». Et on la verra sur scène à la rentrée théâtrale de septembre, elle hésite encore entre plusieurs projets. Quelle place l’écriture a-t-elle prise dans tout cela ? Le « geste » de lire accompagne toujours son quotidien. Elle va continuer à écrire, elle ne sait pas encore quoi. A condition d’y être encouragée. « C’est important. »

Parution :
La Libre Belgique, 2001