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Agnès Varda

« Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvrait, on trouverait des plages.» En racontant son histoire dans son dernier film, Agnès Varda a voulu procéder comme on construit un puzzle : en commençant par les bords, puisque sa vie a été cernée, structurée par les plages. Les plages du Nord, d’abord – elle a passé son enfance à Bruxelles. Les seuls noms d’Ostende, Blankenberge et Knokke-Le Zoute sonnent à ses oreilles comme des sucreries dans la bouche des enfants. Les plages du Sud ensuite. Sète où sa famille s’installe alors qu’elle est adolescente, où la passion de la mer s’inscrit en elle à travers l’observation des pêcheurs. Une passion qu’elle partagera plus tard avec son compagnon de route, Jacques Demy, dans leur maison de Noirmoutier. Los Angeles, où elle suivra le réalisateur en pleine époque hippie. Et la plage imaginaire dont elle a, avec une joie de petite fille, recouvert la rue Daguerre pour les besoins du film, son adresse parisienne depuis cinquante ans. Une maison autour d’une cour devenue légendaire où a défilé tout le cinéma français, et où elle se souvient avoir recoiffé la jeune Catherine Deneuve.

Agnès Varda possède un entrain communicatif qui nous pousse un peu plus au cœur de nos vies.

C’est un portrait en miroirs (au pluriel s’il vous plaît), parce que les images reflétées mettent autant en avant les autres qu’elle-même, et que cette multiplication des points de vue correspond à l’idée de puzzle éclaté qu’elle se fait de sa propre vie. De la même manière qu’elle se promènerait dans un marché aux puces, elle marche à reculons à travers ses souvenirs en en saisissant un de temps en temps pour faire fonctionner la machine de l’imaginaire. Le cinéma est pour elle le moyen de réaliser ses rêves, au sens surréaliste, une manière de tordre la réalité et d’entrer dans le réel. « Je joue une petite vieille, rondouillarde, qui raconte sa vie », explique-t-elle pour résumer sa démarche. Une « petite vieille rondouillarde » et pudique qui sait doser la fantaisie et l’émotion à l’image du tableau de Magritte : les Amants aux visages voilés. Ainsi arrive-t-elle toujours à filmer le vrai sans en filmer trop et à passer d’une confession difficile à livrer (elle révèle que Jacques Demy est mort des suites du Sida) à une performance artistique saugrenue à la Biennale de Venise (elle s’est déguisée en patate sonore circulant au milieu du public).

Agnès Varda considère avoir eu une vie banale. Seul son regard lui donne de l’originalité. Son enfance par exemple ne l’a pas particulièrement marquée. Lors de la réalisation de son film, elle a eu l’occasion de revenir dans la maison où elle avait vécu, enfant, près des étangs d’Ixelles. Elle y a retrouvé le jardin avec son bassin en forme de haricot, mais cela l’a moins ému que la passion de l’actuel propriétaire pour sa collection de trains miniatures. Ce regard tendu en direction de l’autre est comme un fil conducteur qui jalonne tout son parcours, et sa filmographie, qu’elle déroule parallèlement à ses souvenirs, en est tout inspirée. De Cléo de 5 à 7, l’un des films phares de la Nouvelle Vague qui mettait en scène en temps réel une chanteuse convaincue d’être atteinte d’un mal incurable, en passant par l’âpre Sans toit ni loi, qui obtint le Lion d’or à Venise en 1985 et valut à Sandrine Bonnaire un César de la meilleure actrice, jusqu’à ses fameux Glaneurs, documentaire où elle partait à la découverte de ceux qui récupéraient ce que les autres jetaient. Et c’est toujours avec la même acuité, d’apparence presque détachée, qu’Agnès Varda, que ce soit en tant que cinéaste, plasticienne ou photographe, arrive à capter la touche juste dans l’instantané, le détail qui fige ce qu’elle voit dans sa vérité. A Cuba, juste après la révolution, elle tira un cliché de Fidel Castro devant un rocher, ce qui, sur la photo, lui donnait un air d’ange avec des ailes de pierre. Faisant partie de ces êtres qui semblent vivre en permanence dans un univers fantasmatique, transformant tout ce qu’ils touchent en objet de création, Agnès Varda possède un entrain communicatif qui nous pousse un peu plus au cœur de nos vies.

Parution :
L’Eventail, 2009