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Pierre Bergé

Il a vécu huit ans avec le peintre Bernard Buffet. Mais la rencontre de sa vie fut celle d’Yves Saint-Laurent, elle dure depuis 45 ans. De Giono à Andy Warhol, en passant par Chanel, Cocteau, Mitterrand, ou encore Duras, Pierre Bergé, le co-fondateur historique de la célèbre maison de haute couture, publie un livre de portraits (Les jours s’en vont je demeure, Gallimard) où il peint avec acuité ceux qu’il a admirés.

« Je crois que ce qui sauve les gens c’est l’intelligence. »

Stéphane Lambert. Dans cette galerie de portraits, on croise des artistes, sauf un, François Mitterrand.

Pierre Bergé. Oui, mais quel artiste ! C’était un créateur égaré dans la politique, et donc il a fait de la politique comme un grand artiste. Il était énigmatique. C’était un homme dont on savait bien qu’il ne se livrait pas. Comme dans les cabinets flamands, il y avait des tiroirs secrets, il fallait encore enlever le miroir du fond et découvrir des petits tiroirs. Parfois il laissait en ouvrir un, et aussitôt après hop ! tout était caché. Mitterrand était un homme provincial du XIXe siècle, qui avait reçu une éducation religieuse, qui avait une culture du XIXe siècle. Et il avait gardé de cela une vie protégée et double, avec des femmes diverses, ici ou là, toujours, finalement il a eu une fille, et tout cela l’a conforté dans l’idée que le mystère devait être entretenu.

S.L. Vous dites à propos de Marguerite Duras que son intelligence l’a sauvée de tout.

P.B. Je crois que ce qui sauve les gens c’est l’intelligence. Et elle avait une intelligence redoutable, exceptionnelle, qui l’a sauvée notamment de l’alcool. Je l’ai beaucoup fréquentée, Marguerite, je ne dirais pas que c’était une amie au sens profond, mais je la connaissais bien, je la tutoyais, ce qui étonnait beaucoup François Mitterrand qui ne tutoyait jamais personne.

S.L. C’est vous, Pierre Bergé, qui gérez aujourd’hui l’oeuvre de Jean Cocteau, à la suite d’Edouard Dermit, son fils adoptif et dernier compagnon. Dans le portrait consacré au poète, vous rendez hommage à cet amour.

P.B. Oui, je me suis d’ailleurs beaucoup battu pour qu’à la mort d’Edouard Dermit, son corps rejoigne celui de Cocteau. Je me suis notamment opposé à Jean Marais qui était contre pour des raisons compréhensibles de jalousie. Le couple mythique qu’il avait crée avec Cocteau, il aurait voulu qu’il se poursuivît dans la mort. Malheureusement ce couple mythique avait été brisé, détruit par Jean Marais lui-même. Le couple de Cocteau et Dermit était une union profonde, formidable, faite de confiance.

S.L. Dans votre livre, on apprend que Chanel vous a proposé de diriger sa maison.

P.B. En effet, elle m’a proposé de travailler pour elle. J’étais dans un restaurant où elle était aussi, peut-être au Ritz. Et elle a dit en me montrant du doigt : « Celui-là je le veux et je l’aurai. » Donc un jour elle m’a convoqué et m’a dit : « Oui, je sais que vous avez une maison de couture qui s’appelle Saint-Laurent, je sais qu’il a beaucoup de talent, mais vous n’allez pas confondre une maison de couture et un empire. Je vous offre un empire. Le contrat sera prêt demain. Il n’y a qu’une chose qui sera en blanc, c’est le chiffre de vos émoluments, vous écrirez ce que vous voudrez. » Et le lendemain, je lui ai envoyé des fleurs. Une autre fois, l’année où Saint-Laurent a fait toute sa collection avec des pantalons, elle m’a proposé de mixer la collection Saint-Laurent et la collection Chanel et de faire le tour des Etats-Unis avec. Comme elle avait le sens du marketing, elle proposait aussi qu’à la fin du défilé il y ait deux mariées : une en femme habillée par Saint-Laurent, et l’autre en homme habillée par elle. J’ai trouvé l’idée très drôle, mais je n’ai pas donné suite. Et là j’ai eu tort.

S.L. Le livre est dédié à Yves Saint-Laurent, mais ne comprend pas son portrait. Est-ce que cela veut dire que vous écrirez un jour sur lui ?

P.B. Yves Saint-Laurent, ça ne pouvait être qu’une confession impudique, et je ne suis pas doué pour ça, ou à l’opposé ça aurait été un livre où je ne dis pas tout, et je n’ai pas le goût du mensonge. Je me trouve donc personnellement coincé. En dehors de cela, je ne me sens pas capable de faire ce travail. J’ai vécu 45 ans avec et à côté d’Yves Saint-Laurent, je n’ai jamais pris de notes, je n’ai pas de journal, c’est trop compliqué. Je sais pourtant que je suis le seul qui pourrait raconter cette histoire. Quand j’entends parler d’Yves Saint-Laurent, j’ai l’impression que ce n’est pas du même qu’on parle…

S.L. Est-ce qu’il y a des rencontres que vous regrettez de ne pas avoir faites ?

P.B. Il y en a tant, je suis très boulimique et curieux… Mais oui, je n’ai pas rencontré Matisse, et ça j’en ai des regrets.

Parution :
Femmes d’aujourd’hui, 2003