olivier_py

Olivier Py

Il est devenu à 41 ans le nouveau directeur du prestigieux théâtre de l’Odéon, l’une des principales scènes françaises. Auteur, metteur en scène, comédien, Olivier Py est un artiste total. Poète engagé, il croit en la nécessité du théâtre. Sa programmation promet d’être exigeante et populaire. Il mettra en scène en juin l’Orestie, la trilogie d’Eschyle qu’il est lui-même en train de retraduire. Rencontre dans son nouveau bureau derrière le jardin du Luxembourg, où il lui arrive de passer la nuit entre deux rendez-vous.

« Avant de s’adresser aux citoyens, il faut que le théâtre s’adresse aux mortels. »

Stéphane Lambert. Quelle est votre impression en accédant à cette fonction dans ce lieu qui, je crois, a compté dans votre passion du théâtre ?

Olivier Py. C’est fort. C’est mythique. Il faut prendre conscience de l’héritage historique qu’il y a dans une maison comme celle-là. Et en même temps, il ne faut pas non plus en avoir peur. Il faut pouvoir la faire bouger, la dérouter, la réveiller.

S.L. Vous avez dirigé pendant dix ans le Centre dramatique d’Orléans. Vous êtes connu comme un défenseur de la décentralisation. Comment allez-vous faire vivre cet idéal à Paris ?

O.P. La décentralisation est certainement la seule idéologie à laquelle je suis resté farouchement attaché. Alors comment faire que l’esprit de la décentralisation ait lieu aussi au centre ? C’est une question qu’on se pose au quotidien à l’Odéon. Il y a une partie de réponse dans le fait qu’aujourd’hui l’Odéon est double : il y a la salle historique du 6 e arrondissement mais il y a aussi les ateliers Berthier dans le 17 e qui est une décentralisation sur la périphérie. Ensuite, ce que j’ai aussi appris de l’esprit de la décentralisation, c’est un certain rapport aux compagnies, à la manière de partager l’outil et d’accueillir les artistes, que j’espère bien pouvoir mettre en place ici.

S.L. L’Odéon a une vocation européenne. Votre première programmation fait la part belle non seulement aux metteurs en scène européens (le polonais Krzysztof Warlikowski, le suisse Christophe Marthaler, le hongrois Tamás Ascher…) mais aussi aux textes et aux auteurs européens.

O.P. Je vous remercie de le rappeler, parce que c’est presque ma signature : que cette maison soit aussi la possibilité d’entendre des grands poètes européens. La saison prochaine par exemple, nous accueillerons le dramaturge anglais, Howard Barker, qui fait partie de la génération des Bond et des Pinter mais qui n’a pas leur notoriété internationale. C’est quelqu’un qui pratique un théâtre de l’extrême.

S.L. Vous avez une double formation, vous avez fait le Conservatoire en art dramatique et vous êtes diplômé de l’Université en philosophie et en théologie. En tant qu’homme de spectacle, vous assimilez le théâtre à la pensée, et la pensée à l’action.

O.P. Je ne saurais le dire mieux. Pour moi, le théâtre, c’est une manière de penser qui ne doit jamais être ennuyeuse, alors que l’université peut se permettre d’être aride ou rébarbative. Le théâtre, non, il n’en a pas le droit. Quand il est ennuyeux, il ne pense plus. Donc, c’est une pensée joyeuse même quand elle pense les choses les plus dures. Je voudrais préciser un point. Mon esthétique personnelle d’artiste n’intervient pas directement dans mes choix artistiques de directeur. Je dirais même que c’est l’inverse. Je voudrais montrer la diversité théâtrale, la diversité des poètes dramatiques. Et je suis plutôt attiré par ce qui ne me ressemble pas du tout.

S.L. Vous avez un rapport très fort avec le théâtre. Entrer dans un théâtre, assister à un spectacle, ce n’est pas anodin, c’est un geste politique.

O.P. Aujourd’hui, à l’heure de la vitesse, de la consommation, du virtuel, un homme qui entre dans un théâtre, qui s’assoit, le seul fait de prendre ce temps, c’est déjà un engagement politique. Cela s’oppose à la fast culture. Le théâtre, c’est très lent comme processus. Il faut ne pas aimer cinq pièces pour être bouleversé par une sixième.

S.L. Le théâtre est-il une manière de regagner le réel ?

O.P. Pour être politique, le théâtre doit d’abord être poétique. Donc avant de s’adresser aux citoyens, il faut qu’il s’adresse aux mortels. S’il ne fait que s’adresser aux citoyens, on est dans la propagande, on est dans le devoir civique, mais on n’est plus dans la jouissance de l’art. On est très sollicité dans notre citoyenneté tous les jours, mais est-on sollicité dans notre force de méditation ? Pas vraiment. Le théâtre tente de rappeler notre présence au monde.

Parution :
L’Eventail, 2007