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Jacques Vergès

De la rencontre entre le Père Alain de la Morandais, aumônier du monde politique français, et Jacques Vergès, n’est pas né un dialogue de sourds mais un long échange sur des thèmes éternels et contemporains retranscrit dans un livre (Avocat du diable, Avocat de Dieu, Presses de la Renaissance) . L’occasion d’interroger seul le célèbre avocat, dont la notoriété voile l’être.

« Sans doute suis-je un personnage romanesque… »

Stéphane Lambert. Dans votre conversation avec le Père Alain de la Morandais, vous témoignez d’une grande culture littéraire. Il y a toujours eu un lien très étroit entre les avocats et les livres. Comment l’expliquez-vous ?

Jacques Vergès. On ne peut pas exercer la profession que j’exerce sans aimer la littérature, sans lire des romans, parce que le sujet des romans et le sujet des procès, c’est la même chose : c’est un homme en état de crise.

S.L. Ce territoire commun avec le romancier ne vous a jamais donné l’envie d’écrire un roman ?

J.V. Non, parce qu’une affaire judiciaire porte en elle-même sa récompense. D’un procès peut naître aussi un personnage. C’est le cas de Jeanne d’Arc, dont on aurait pu ne retenir que l’histoire extravagante d’une pucelle conduisant une armée à une époque de machos et faisant sacrer son roi. Mais elle devient sainte au cours de son procès où elle se défend elle-même. Si le romancier peut transformer un être réel en personnage de fiction comme l’a fait Stendhal pour Julien Sorel à partir de l’affaire d’Antonin Berthet, l’avocat peut aussi aider l’accusé à devenir ce personnage. Récemment un journaliste d’Arte m’a dit que peut-être un jour on dira Omar Radad comme on dit Dreyfus. Et donc j’aurai participé à la naissance de cette légende.

S.L. Quel rapprochement, ou différence, établiriez-vous entre l’avocat et le prêtre ?

J.V. Ce qui nous sépare, c’est que le prêtre croit en un Dieu incarné et que je suis agnostique. Derrière cette différence il y a quelque chose qui nous rapproche : tous les deux, nous avons le sens du sacré, du mystère de la vie. Il y a, ensuite, chez lui, comme chez moi, une curiosité envers la différence de l’autre. Cela m’intéressait de discuter avec un croyant pourvu que ça l’intéressait de dialoguer avec moi, plutôt que de me considérer comme un hérétique bon pour le bûcher. Le Père Alain de la Morandais était intrigué par moi, il avait de moi une image réductrice qu’il a remise en cause, il a voulu aller plus loin. Il y a, enfin, chez le prêtre une volonté de prosélytisme : il voulait me convertir.

S.L. Vous évoquiez le sens du sacré sur lequel vous revenez souvent dans le livre. N’êtes-vous pas au fond, contrairement à ce que l’on croit, un moraliste ?

J.V. Un moraliste oui, pas un moralisateur. Comme je défends des causes soi-disant indéfendables, les gens ont fait de moi un anarchiste : je suis contre l’anarchie. Je suis un homme d’ordre. Toute société en a besoin, sinon elle n’existe plus. Ces ordres publics sont souvent injustes car ils favorisent les uns et oppriment les autres. Mais ils sont nécessaires, sinon c’est la jungle et la mafia. La répression doit aller de pair avec la prévention.

S.L. Vous n’êtes pas romancier, mais n’êtes-vous pas plutôt un personnage de roman ?

J.V. Sans doute, et ceci dit sans vanité, suis-je un personnage romanesque dans la mesure où je participe à des actions qui sortent du commun et à travers lesquelles je ne me livre pas.

Parution :
L’Eventail, 2002