bauchau

Henry Bauchau

A deux pas de l’opéra Bastille, à côté de l’agitation urbaine, dans un passage calme, celui de la Bonne Graine, Henry Bauchau a fêté récemment ses 90 ans. C’est dans ce lieu chargé de vie que nous l’avons rencontré pour parler de la création d’Œdipe sur la route, de la musique, du temps, de l’écriture, de nos errances.

« L’artiste doit aller tout près du délire, mais il faut qu’il arrive à transformer cela en œuvre. »

Stéphane Lambert. Vous signez le livret d’Œdipe sur la route, opéra adapté de votre propre roman (1) sur une musique de Pierre Bartholomé. Est-ce qu’un opéra n’est pas une forme d’aboutissement pour l’écriture qui rejoint ainsi la musique ?

Henry Bauchau. Il est certain que la musique ajoute une dimension d’imprécision, de charme, de force à ce qui est un récit simplement écrit. Mais il y a une grande différence alors entre le texte du roman et le texte qui sera chanté. En réalité, le texte du livret devait être très condensé par rapport au roman. Il s’agissait d’essayer de dire la même chose dans une forme beaucoup plus serrée. Je n’y suis d’ailleurs pas parvenu du premier coup. La première version que j’ai faite du premier acte était beaucoup trop longue. Il a fallu que je comprenne et que je me mette dans la perspective du musicien : c’est la musique qui doit tenir la première place, la parole n’est qu’un guide. Ce que le spectateur ressentira surtout, c’est la musique. Donc il faut une position assez stricte pour laisser réellement la musique fleurir autour du texte.

S.L. Cela veut-il dire que l’écriture doit se fondre ou se noyer dans la musique ?

H.B. Oui, en partie elle doit se noyer dans la musique. Il y a seulement quelques passages qui seront chantés qui pourront être perçus par le public. Le livret, au fond, tel que je pense l’avoir compris, est surtout un guide d’abord pour le musicien qui compose à partir du texte, qui s’en inspire pour créer dans son art, ensuite c’est évidemment un grand guide pour le metteur en scène et les chanteurs.

S.L. La musique a toujours beaucoup accompagné votre vie.

H.B. Beaucoup jusqu’ici. Mais maintenant cela s’est restreint parce que je suis obligé de porter des appareils accoustiques qui transforment les sons. Ce qui fait que je n’entends plus vraiment la musique. J’entends quelque chose de différent, de beaucoup plus métalisé qui n’a plus le même charme.

S.L. Où trouvez-vous alors la musique, aujourd’hui ?

H.B. Je la trouve plutôt dans la poésie, celle que j’écris et celle que je lis.

S.L. Quand on observe votre parcours, cela ressemble un peu à la route d’Œdipe : vous avez laissé le temps installer les choses. Vous avez commencé à écrire votre premier roman à l’âge de 47 ans.Vous prenez plusieurs années pour écrire chacun de vos romans. Tout est un long cheminement.

H.B. J’essaie dans mon œuvre de me laisser le temps, de ne pas être dans la même précipitation que dans la vie. Oui, mon premier roman, je l’ai commencé en 1960 et je l’ai terminé en 1967. Je l’ai réécrit complètement. Mais vous savez, d’abord il faut gagner sa vie. Et pour qu’un écrivain gagne sa vie avec ce qu’il écrit, il faut qu’il rencontre le succès et le succès je ne l’ai rencontré que très tard : le premier de mes livres qui a eu du succès, Antigone (2), est sorti quand j’avais 84 ans. Donc quand on est obligé de faire un autre travail pour gagner sa vie, on a moins de temps à consacrer à l’écriture. Cela a été mon cas pendant toute ma vie. Maintenant que j’ai plus de temps, j’ai moins de force. En ce qui concerne mes romans, je pense que, pour faire naître de vrais personnages, il faut d’abord qu’ils naissent en soi, et pour cela il faut du temps. Bien entendu je ne parle pas pour les autres romanciers, je ne ne parle que de ma propre expérience. J’ai besoin d’assez bien de temps pour connaître mes personnages, pour savoir comment ils peuvent parler, comment ils peuvent agir. Et parfois on se trompe aussi.

S.L. Le temps joue un rôle aussi dans chacun de vos livres. Le temps est quelques chose de fort et dense à la fois dans votre œuvre et dans votre vie : il y a le temps de la création et, ce temps de la création, vous l’observez vous-même puisque vous publiez à côté de vos romans des journaux intimes.

H.B. Il y a là un effet de l’âge. Quand on est jeune, on est plus léger, on est précipité de projet en projet. Quand on arrive dans le grand âge, on sait qu’il y a beaucoup moins de projets possibles, donc on est plus limité et on cherche à approfondir. On perd d’un côté et on gagne de l’autre.

S.L. Vous avez commencé en écrivant de la poésie, genre plus atemporel que le roman. Est-ce que vous n’avez pas eu peur, en fait, de vous lancer dans le roman ?

H.B. Je crois effectivement que, pendant longtemps, j’ai eu peur de me lancer dans des écrits trop autobiographiques. Le roman s’inspire toujours de l’autobiographie, mais il doit s’en écarter aussi : il faut s’effacer. Ce que vous dites est vrai, je ne me suis lancé dans le roman que devant l’insuccès du reste.

S.L. Il vous a fallu aussi la rencontre avec vos personnages. Et votre personnage d’Œdipe vous l’avez rencontré par la psychanalyse.

H.B. Forcément le personnage d’Œdipe, tel que l’a présenté Freud, intéresse tous les analystes. En tout cas moi il m’a intéressé depuis toujours. Puis un jour, presque par hasard, je me suis lancé dans un récit, et après un petit temps je me suis dis : « Tiens, j’écris un roman », j’étais content. Ensuite, il m’a fallu cinq ans pour le faire.

S.L. Mais dans votre roman, vous dépassez la vision freudienne d’Œdipe.

H.B. Freud s’est arrêté sur Œdipe roi. Puis Sophocle a repris Œdipe à Colone. Entre les deux on sent qu’il y a une dizaine d’années où Œdipe est sur la route. Mais Sophocle ne dit rien de ces dix ans, il ne parle que du présent à Colone. J’ai cherché à dire ce qui se passe entre le moment où il se crève les yeux et où il est tout à fait déchu et le moment où à Colone il redevient un voyant. Ce qui m’intéressait, c’était la route.

S.L. Et quel a été votre rôle en écrivant cette route ?

H.B. J’ai essayé d’écrire les choses simplement, de bien les faire voir dans la simplicité. Pour Antigone, j’ai fait de même ainsi que dans le roman que j’espère terminer cette année.

S.L. Il y a dans votre roman l’épisode de la vague : Œdipe, aveugle, va sculpter dans le rocher une vague gigantesque. Est-ce qu’écrire un roman ne relève pas du même défi ?

H.B. C’est juste, c’est un long travail où il faut faire apparaître des personnages, comme dans la vague, et on court un risque : quand on s’abandonne à des personnages dont on ne sait pas ce qu’ils vont faire, il est certain qu’on se met soi-même, en tant que narrateur et écrivain, en danger. Cela est exprimé dans l’épisode de la vague quand Clios dit à Antigone que, si on n’arrive pas à faire retomber la vague dans la mer, la vague va déferler. Antigone lui répond alors : « Mais la vague est en pierre. » Et Clios lui dit : « Non. Tu te trompes, elle n’est pas en pierre, elle est en délire, tout en délire. » C’est un peu le problème devant lequel chaque artiste se trouve : il doit aller tout près du délire, mais il faut qu’il arrive à transformer cela en œuvre. S’il ne réussit pas, c’est le malheur.

S.L. Le personnage d’Antigone, justement, n’est pas un personnage anecdotique aux côtés d’Œdipe sur la route. C’est elle qui va maintenir Œdipe dans la tragédie et lui éviter de basculer dans la comédie.

H.B. Un aveugle abandonné pourrait être un peu En attendant Godot. Ici au contraire, il continue à marcher sans savoir où il va. Et cette fermeté à continuer sa route est soutenue par sa fille Antigone. Elle va prendre une existence tout à fait différente dans le second roman du cycle où là c’est sa propre pensée qui la guide. Il y a une profonde différence dans les deux livres : Œdipe dans le premier roman ne cesse de progresser, de monter pour se trouver tandis qu’Antigone se trouve aussi dans le second roman mais en allant de désastre en désastre, d’échec en échec. Les deux voies sont possibles.

S.L. Tout se termine-t-il dans l’art ?

H.B. Je ne dirais pas cela. L’art est une voie qu’on peut suivre, une voie très difficile parce qu’elle est sinueuse. Chacun peut trouver sa forme d’art s’il se donne la peine de chercher. Mais je crois qu’on va vers plus que l’art. L’accomplissement total de la vie n’est pas seulement là-dedans.

(1) Œdipe sur la route, Actes Sud (coll. Babel).
(2) Antigone, Actes Sud (coll. Babel).

Parution :
Le Vif/L’Express, 2002