Galerie d'art

Stéphane Lambert vous propose une sélection d’œuvres qu’il aime, accompagnés d’un bref texte ou extrait. Ce qu'il appelle "ses éphémérides".




Le Pérugin (1448-1523), Saint Sébastien

Coup de foudre à la galerie des Offices de Florence, devant la peinture du Pérugin, maître de Raphaël. La Renaissance était une autre manière de voir, une autre vie née dans l’art. Les hommes y étaient gracieux. La laideur n’existait pas. Les peaux étaient aussi lisses que du marbre poli. Les corps étaient des âmes résignées, des âmes belles et fragiles. Au Louvre, il y eut le Saint Sébastien, un martyr au teint frais, au sexe glabre, caché derrière un nœud de voile – du cuir pour le fantasme.

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Hieronymus Bosch (1450-1516), Triptyque du Jugement du monde (détail du panneau central) 

« Puis, dans l'adolescence, tous ces morts m'ont massacré, ont massacré ce que j'aurais pu être. La mort a tué ma vie, je n'ai plus rien compris. Je n'ai plus rien pu comprendre. Pour me sauver je me dis, je me force à croire que mourir n'est rien, l'idée me plaît et je n'y crois pas vraiment, parfois c'est immense, le vertige en y pensant, c'est immense et terrible, je sens que ça arrive, lentement, mais ça arrive, et c'est comme un gouffre dans mon ventre, c'est comme un trou noir dans lequel je flotterais, et c'est Bosch, le plus ignoble de Bosch, c'est Bosch pour de vrai, quand j'y pense, tout a disparu, les couleurs, les sourires, la vie. » (extrait de Mes morts – Trinité profane I, Le Grand Miroir)

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Raphaël (1483-1520), Madone dans la prairie

« À Vienne, devant une Madone de Raphaël, il avait pleuré. La finesse des traits, la douceur du regard résolu, le contraste entre la pâleur de la peau et le rosé des joues, la mélancolie humaine qui se dégageait de l'attitude de la Vierge, chaque élément évoquait la perfection de l'ensemble qui transmettait au visiteur un sentiment mystique. Il n'était plus question d'organe, il n'était pas question de Dieu, un homme avait peint une âme. C'était saisissant. » (extrait de L’homme de marbre)


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Bruegel l’Ancien (1525-30/1569), Bataille entre Carnaval et Carême

Rondes endiablées au milieu du désordre, labeur mêlé au plaisir, panses énormes sur le point d’éclater, pas un coin où cela ne vive, ou crève, où cela ne se goinfre, ou jeûne, tout est à chaque fois son contraire, ceux qui mangent seront dévorés, les bons vivants bientôt seront estropiés, les enfants ne sont que de petits hommes. Et les hommes, que des corps sur lesquels se relaie la vie, comme le feu sur les cierges. Festival de misère. Gaîté de l’immonde. Les jeux ont des enjeux mortels.

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Le Caravage (1573-1610), David avec la tête de Goliath

L’arme lourde, qui a tranché la tête, est déjà au repos. Plus haut, un sein, au centre même de l’attention. Comment ne pas voir la bouche de Goliath (autoportrait de l’artiste) entrouverte, comme pour accueillir ce bout de chair éclairé, comme l’ayant accueilli ? La main de David empoigne la chevelure de Goliath ; dans les yeux du mort, dans l’expression du visage, le désir n’est pas assouvi, le géant a trouvé son maître. 



 


Frans Hals (1581-1666), Maaltijd van de officieren van de St. Jorisschutterij in Haarlem

Rapprochez-vous… L’aspect figé des grands tableaux de Frans Hals réunissant des assemblées de notables se dilue au fur et à mesure que l’on s’en rapproche. Les mains vibrent et les visages se mettent à vivre. Coloration des joues. Vapeur des haleines. Regards dont les cernes trahissent la fatigue et le cholestérol. Lourdeur de l’atmosphère de ces corps gras rassemblés, serrés dans leurs costumes officiels. Uniformes qui font davantage ressortir la vérité de leurs traits. Tout l’ennui de cette joyeuse société suinte par les pores de ces peaux. L’hypocrisie de leurs mœurs.


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Rembrandt (1609-1669), Autoportrait

De plus en plus sombres, les autoportraits de Rembrandt montrent la vérité d’un homme de plus en plus enfoui sous le masque du temps. Le regard sait depuis longtemps, Rembrandt peint ce regard, la lumière éclaire le visage, serein – résigné et patient –, en se rapprochant de l’issue on sent que la pose est moins détendue, que le masque se crispe, qu’est née une sorte d’angoisse, un étrange saisissement de peur. L’obscurité s’est sans doute étendue : comment alors la contenir dans l’espace du tableau ? Elle a intégré le regard, il l’a absorbée : elle est la peur qui l’habite. 



 


Egon Schiele (1890-1918), Autoportrait nu 

« Vous ne m’avez pas choisi. Et pourtant je suis là. Vous ne m’avez pas choisi : il y en avait mille autres. Vous avez vu mes yeux. Vous les avez trouvés beaux. Vous avez soulevé mes bras pour voir mes poils sous les aisselles. Vous avez tâté mon torse et pincé mes seins. Vous avez frictionné mon ventre pendant qu’une autre main grattait mes oreilles. Vous avez écouté mon pouls. J’ai éternué et vous vous êtes un instant éloigné. Vous avez baissé votre regard sur le reste de mon corps. Vous avez ôté mon sous-vêtement qui servait ma pudeur. Et vous vous êtes exclamé. Vous avez voulu toucher. Vous avez baisé mon nombril sur lequel s’est posée un peu d’humidité. Vous avez pressé mes fesses en serrant les dents. Vous avez titillé d’un doigt le bas de mon scrotum. Vous avez ri de bon cœur. Vous m’avez demandé de me mettre de dos. Vous avez photographié ma colonne vertébrale et vous avez dessiné les os pointus de mon sacrum. Vous avez secoué la tête en me prenant par les cheveux. Vous n’avez même pas dit « merci ». Vous ne m’avez pas choisi. Je suis sorti dans le silence. Je vous ai reconnu. Vous êtes des milliers. » ("Mon corps" in Passage d'écrivain à l'ULB/De Charles De Coster à Amélie Nothomb, édition ULB création)


 


Francis Bacon (1909-1992), Man in Blue IV  

Ce serait un début de soirée, avant l’éclairage – ou la fin d’une nuit, quand tout est éteint. L’ombre aurait été engloutie par le noir. On attend. Que le monde se lève, ou s’endorme. Que la musique joue, dans le désert. Pourtant on le voit. Dans le noir, on le voit, émergeant, ou disparaissant. On ne sait que penser, du blanc de la chemise, du gris du visage et des mains, des lignes verticales tranchant l’horizon, on ne sait que penser ni du gris ni du blanc, finalement on ne croit voir que le noir, on n’y croit plus, ni à ce gris, ni à ce blanc, ni à ce visage brouillé, il a d’ailleurs déjà trop changé, c’est une erreur que nos yeux ont commise, une envie de voir dans le noir quand on y croyait encore. Finalement tout est noir.


 


Cy Twombly (1928- ), Untitled  

L'art de se débarrasser de l'art de la peinture, et d'y être pleinement. Ou comment le désaccord est encore une partition ; et la salissure, déjà une esthétique. Et pourquoi l'oeuvre ne serait-elle pas ce qu'elle n'a pas pu être - ce qu'elle ne peut plus être. La toile est un espace où se défaire de ce qui encrasse l'esprit (les notes) et ce qui gêne les mains (les taches). Tout savoir est impossible au-delà de son griffonnage.


 


Claudio Parmiggiani (1943- ), L'isola del silenzio 

"...un entassement pyramidal de livres initialement destinés au pilon, tel un amoncellement d'autant de vies condamnées, s'élevant vers un impossible au-delà, dans une enveloppe aux murs éraillés, replongée dans sa dimension humaine (la cloche déposée sur le sol). La base du temple livresque avait été incendiée, les cendres révélant de la sorte un volcan endormi, poudrière entre ciel et terre où s'activent les hommes." (in Bruxelles - identités plurielles, Autrement, 2006)


 


   



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