goya chien

Perro semihundido

— Francisco Goya (1746-1828)

Il me faut l’avouer : tout cela ne se révèle qu’à force d’observation. C’est d’abord le brouillard. L’éblouissement d’un brouillard lumineux. Comme lorsqu’on quitte subitement la clarté pour se réfugier dans la pénombre. Il faut un temps d’adaptation pour réapprendre à discerner. Un choc visuel qui fait qu’on se sent à la fois concerné et déconcerté par l’image entrevue. Mais l’œil, malgré le flou, s’accroche, distingue, sans véritablement les identifier, les trois séquences inégales de l’œuvre. Une masse plus claire recouvre la majeure partie du tableau. Une base sombre se plie et s’élève. Entre les deux, une tache presque noire. Dans cette quasi-abstraction, on se met à rechercher quelque chose de plus concret auquel se tenir. Un signalement. Une forme que reconnaisse notre raison. Un début d’histoire. Y a quelqu’un, a-t-on envie de crier. Et l’on ne voit que la couleur déployée par l’artiste. L’invention d’un jaune mortel. Un poison lumineux. Ce serait comme le fond d’une grotte léchée par l’humidité, dévorée par les parasites. Ce pourrait être un détail agrandi, – mais un détail de quoi ? Et l’on reprend l’analyse de cette composition élémentaire, sans sujet apparent, on énumère, le ciel jaunâtre, la terre brune, et cette tache, si je m’y attarde, cette tache prend vie, il y a un regard dedans, oui, cette tache est la tête d’un chien. ― Bouleversement : ce qui n’était qu’un fond insignifiant, un décor vide, se mue en scène habitée, en morceau de monde. Ce qui était sans nom devient familier. Et l’on se demande comment nous ne l’avions pas remarqué plus tôt. Comment nous avons pu confondre la tête d’un chien avec une simple tache noire. Comment la peur dans son regard, qui expliquait sa position de repli (on l’imagine recroquevillé sous la terre), ne nous a pas sauté aux yeux. Puis cherchant l’objet de cette peur, et n’en découvrant que la direction indiquée par le regard apeuré, l’on se dit que notre aveuglement venait de là : de l’absence d’objet d’épouvante visible dans le tableau. Que vaut un regard sur nulle réalité, se raisonne-t-on pour ne pas s’accabler. Mais depuis le discernement de la présence animale, l’imaginaire s’est remis en marche. Je reconstruis les fantômes, je devine une ombre fondue dans l’atmosphère, la fourche du diable semble gravée dans la couleur délavée du ciel. Les jeux de la lumière éveillent à l’esprit du chien et du peintre une danse macabre. L’obscène se manifeste dans la transparence du quotidien. La peur est une brûlure sans feu incandescent. Un pressentiment. J’écris machinalement au dos d’une carte postale : Nous qui nous démenons pour ne pas mourir. Phrase inachevée privée de destinataire. Cette petite chose que nous sommes murmure dans sa nuit. L’immensité nous dévore silencieusement.
(extrait d’un texte inédit sur Goya)