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Autoportrait

— Rembrandt (1609-1669)

C’est pour creuser l’intérieur de son crâne que Rembrandt a rongé son visage dans plus de 70 autoportraits – oui, c’est comme cela que je le vois, le peintre, scrutant ses traits, saisissant leur lente et sûre décomposition, cherchant les derniers morceaux de viande sur l’os qu’il est en train de grignoter du bout des dents. Interroger le mystère qui loge en nous, qui à la fois fait le regard et la peur, attraper cet autre que nous sommes à la gorge, ne plus bouger, fixer l’image extérieure de soi, et entrer dedans, aussi aveuglément qu’un sexe qui pénètre, et dans ce reflet inconnu retrouver le goût âcre de la vie (le taedium vitae) poussé par un irréparable désir – courir follement à l’ignorance. Alors je reprends : c’est moi, et pourtant j’en décolle l’image, j’en arrache l’altérité, j’éloigne mon double, je reviens à l’unité, – et pourtant c’est encore moi, ce regard qui m’obsède, cette partie inversée, cette vie qui m’étrangle, ce cri qui m’échappe, – je veux connaître ma mort, l’arrêter avant son heure. Débusquer l’activité de ce qui jour après jour fabrique à l’intérieur du corps son achèvement.
(extrait de Room 23 – National Gallery in revue Marginales n°261, Avin, printemps 2006)