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« Devenir un « je » dépersonnalisé »

Propos recueillis par Jeannine Paque

(Entretien paru dans le dossier publié à l’occasion d’une rencontre avec Stéphane Lambert dans le cadre du cycle « Je dis livre » à la Bibliothèque des Chiroux à Liège en septembre 2011)

Vous êtes écrivain, auteur à ce jour d’une série impressionnante d’ouvrages divers, fictions, textes autobiographiques, portraits, écrits sur l’art, critiques… Vos deux dernières publications, un roman, Les couleurs de la nuit, et un essai, Mark Rothko : Rêver de ne pas être, sont de propos et de genres différents et pourtant très proches. Qu’il y ait une communauté entre eux n’est pas un hasard de calendrier.

Stéphane Lambert – J’ai écrit le texte sur Rothko à la suite de mon roman Les Couleurs de la nuit. Dans le roman, le personnage principal, Nathaniel Bodler, est bien entendu inspiré de mes propres errances et de mon propre attrait pour l’art. Mais cela est totalement fictionnalisé. Dans mon texte sur Rothko, il y a aussi une forme de fictionnalisation, ou en tout cas de mise en scène dans l’approche que je fais du peintre, à savoir que je ne m’élimine pas en tant que sujet observant. Mais ce “je” n’est ni vraiment moi ni vraiment un personnage, c’est plutôt un point de jonction sensible qui me relie à l’œuvre observée. J’essaie de débarrasser ce “je” de tout ancrage intime pour ne conserver que la matière fabriquée par son regard, de devenir un “je” dépersonnalisé, sans identité réelle, sans autre histoire que sa présence au monde. C’est le rêve de tout écrivain : de devenir personne, c’est-à-dire rien que de l’être pur.

Qu’il s’agisse de textes de circonstance ou de fictions, de réponses à une demande, une commande, on pressent le plus souvent que le choix du sujet est inspiré par un désir. C’est une affaire personnelle : de goût, d’appropriation ou de familiarisation progressive.

S. L. – Il faut qu’il y ait un choc. Quand ce choc survient, je ne sais pas encore ce qu’il contient, c’est justement l’expérience du texte qui me le dira. Le travail de l’écriture consiste en fait à éplucher, décortiquer ce choc jusqu’à sa moëlle. Mais sans un tel choc, je sais que cela va être difficile d’entrer dans un sujet.

En fait, il y a toujours quelqu’un à rencontrer à travers vos écrits, dans les entretiens ou portraits, de manière évidente, mais aussi dans vos textes sur l’art et dans vos romans. Ce serait vous, en dernier ressort, car on vous sent très impliqué sous toutes les formes.

S. L. – Il m’est absolument impossible de ne pas être présent dans ce que j’écris. Certains trouveront que c’est une infirmité ; d’autres, que c’est une force. Mais c’est ainsi. Il me paraît de toute façon très difficile de démêler l’origine de ce que l’on écrit, comme il est très difficile de déceler de quoi on est fait. En revanche, je n’aime pas trop lorsqu’on dit qu’en parlant des autres je parle de moi. “Moi” est une chose tellement inintéressante à mes yeux. Ce que je cherche à travers moi et à travers les autres, c’est à atteindre une zone commune enfouie sous l’individualité. C’est uniquement ce fond-là qui m’intéresse. En somme, en passant par mon prisme, je recherche aussi une sorte de neutralité, ce qui est quand même une sorte de rêve, car cette neutralité, aucun être humain n’y a accès.

Vos récits et romans sont peu conformes à la logique narrative héritée du roman naturaliste, la plus fréquente encore aujourd’hui. Vous adoptez une structure particulière mélangeant les temporalités, les espaces, croisant les discours et souvent le texte dérive vers le poème.

S. L. – C’est une question très complexe. Et cela risque d’être long pour y répondre en profondeur. Je vais donc m’en tenir aux grandes lignes. D’abord, et tant pis si ça paraît prétentieux, je suis dans la recherche, pas dans la contrefaçon. Je n’éprouve absolument aucune satisfaction à faire comme les autres, à entretenir une idée préconçue et figée du roman. Je ne peux pas concevoir la création autrement qu’une tentative d’avancer dans une direction inconnue où l’on sent que l’on doit avancer sans connaître à l’avance ce que l’on va trouver, ni les moyens de le trouver. D’autre part, je ne crois pas du tout à la facticité d’une narration chronologique et linéaire. C’est une parfaite illusion, tout le monde le sait, tout le monde perçoit que la réalité est une chose beaucoup plus composite, beaucoup moins saisissable, et c’est ce flux désordonné dans lequel circulent nos vies, dont je veux rendre compte. Ni l’être ni le temps n’ont une valeur uniforme. C’est une imposture du roman traditionnel de faire croire cela, car c’est plus confortable. De mon côté, je me fais une autre idée du roman qu’un lieu de confort. Il me semble justement qu’en tant que genre hybride le roman est l’espace littéraire idéal pour rendre perceptible cette densité chaotique du vivant. Puis il y a autre chose aussi : il faudrait cultiver un certain degré de naïveté pour ne pas vouloir voir qu’il y a un écrivain derrière l’histoire que l’on lit. Aujourd’hui, il ne me semble plus possible d’ignorer cette présence. Il faut donc qu’elle se manifeste. L’occulter serait une forme de déni. Mais cette intervention ajoute un élément pertubarteur à un ensemble qui est déjà fort perturbé.

Le personnage tient bon, mais il est singulier. Peu décrit, peu bavard, c’est sa vie intime qui vous intéresse. Vous notez sa pensée au vol, selon le flux inconscient qui l’anime, et privilégiez le monologue intérieur plutôt que les échanges avec d’autres.

S. L. – Dans le prolongement de votre précédente question, je dirais aussi que ces options esthétiques sont en réalité des incapacités à faire autrement. En effet : comment parler d’un être sans en passer par son intériorité ? Et à quoi sert la littérature si elle s’arrête aux apparences des faits et des personnes, si elle n’a pas l’ambition de révéler ce qui ne se voit pas et qui occupe pourtant une grande place ? A ce propos, c’est assez intéressant de remarquer que dans les deux fictions radiophoniques que j’ai écrites récemment pour France Culture (l’une sur Monet, l’autre sur Spilliaert), mes personnages dialoguent très peu, le récit évolue plutôt par la progression et l’enlacement de différents monologues intérieurs.

Certains de vos personnages sont partagés, déchirés entre deux tensions ou tendances : sérieux/légèreté ; repli/éclatement ou toute autre dualité de ce genre.

S. L. – “Tu ne veux pas être avec les autres” et “Tu ne veux pas être seul” écrit Jon Fosse dans Je suis le vent. “Je ne veux pas vivre” et “Je ne veux pas mourir” écrit Sarah Kane dans 4.48 Psychose. Je pourrais vous citer des exemples à l’infini de cette tension où, je crois, nous vivons tous. Cela est seulement plus conscient chez certains que chez d’autres. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Kiergegaard dans son Traité du désespoir. Personnellement, je vis dans ce même interstice entre deux forces contraires. Une sorte d’oscillation permanente entre le yin et le yang. Lorsque j’étais éditeur, je me souviens que je disais que cette fonction me permettait de vivre mon besoin d’extériorité, de socialité, et que l’écriture m’était nécessaire pour exprimer ce qui était de l’ordre du dedans. C’était un équilibre instable entre deux parts essentielles de ma personnalité, car malheureusement, l’activité extérieure, comme c’est souvent le cas, a pris le dessus sur l’écriture. Et il a fallu que je cesse d’être éditeur pour revenir pleinement à l’écrit. D’une certaine manière, l’évolution d’un personnage, son enjeu dramatique en tout cas, peut résider dans cette recherche d’un accord entre ses contraires, donc dans la volonté de résoudre cette tension duelle qui empoisonne beaucoup d’existences – et peut-être qui est le cœur même du vivant.

On peut dire la même chose des lieux qu’évoquent vos fictions. Tantôt ils semblent le fruit d’un observation attentive, tantôt, malgré les indices de référence au réel – noms, carcatéristiques, etc. –, ils sont imaginés. Probablement ces deux aspects sont-ils réunis grâce à votre vision ?

S. L. – Totalement. L’imaginaire, comme le rêve, possède sa propre architecture – il est déjà arrivé d’ailleurs que des lieux de mes romans soient des lieux que j’ai visités dans mes rêves. Finalement, le décor, le cadre, le lieu n’est rien d’autre que la matérialisation d’une pensée, la projection d’un ressenti. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été effrayé par le réalisme. Quand je me suis mis à écrire, j’ai tout de suite évité de situer trop précisément mes textes. C’est comme si en les situant trop précisément j’anéantissais ce dont ils étaient faits, comme si leur vérité allait disparaître au contact de la réalité. Je dois les préserver dans une dimension presque surnaturelle. De toute façon, je crois que la réalité est plus complexe et plus étrange que l’image lisse que l’on nous en donne.

Vos textes de fiction s’éloignent formellement de la tradition tandis que vos textes critiques adoptent volontiers la forme narrative, ce qui les rend particulièrement vivants. Lorsque vous vous insurgez “contre le roman”, quels sont vos arguments principaux ?

S. L. – Il s’agit en fait d’une manière provocatrice d’exprimer un malaise que m’inspire le rapport de la société contemporaine à la littérature. A cet égard, j’ai deux reproches principaux : que l’on restreigne le champ de la littérature au roman ; que l’on restreigne le champ du roman à la narration d’une histoire. C’est faire de l’écriture en général, et du roman en particulier, un simple objet de divertissement, une bête catégorie de l’industrie culturelle.

Vous lire c’est pénétrer dans un monde secret, un lieu de solitude, tant dans les écrits sur l’art que dans vos textes de fiction. A fortiori si la teneur autobiographique est forte. En revanche, vos démarches dans le monde du théâtre et du cinéma, la socia(bi)lité vous semble aller de soi.

S. L. – Je crois que toute véritable création est une confrontation à la solitude. “L’art est l’apothéose de la solitude” a écrit Beckett dans son essai sur Proust. L’écriture tente d’abord d’établir une liaison entre soi et soi, puis entre soi et les autres. En revanche, je ne parlerais pas de teneur autobiographique, ce serait croire que ma vie existe alors qu’à travers l’écriture je ne fais rien d’autre que de la chercher. Quant à la socia(bi)lité, pour moi, c’est toujours une épreuve, mais je fais toujours en sorte que cela se ressente le moins possible, au point parfois d’y prendre un soupçon de plaisir.

Où, quand et comment écrivez-vous ? Pour le profane, c’est aussi une manière d’approcher le travail de l’écrivain.

S. L. – C’est une bonne question. Où ? J’ai de plus en plus de mal à écrire chez moi. J’ai besoin d’être ailleurs pour pouvoir complètement habiter le texte. C’est réellement comme ça. Le lieu où je vais écrire va devenir l’espace mental du texte. Me tenir loin de tout est le mot d’ordre. Quand ? Je peux écrire à n’importe quel moment, je n’ai pas d’horaire. Comme je ne suis pas du tout un lève-tôt, c’est rarement le matin. Et c’est vrai que la nuit, sous l’influence du sommeil, la pensée devient plus claire, plus limpide. J’ai aussi tendance à écrire quand je sens autour de moi que toute activité a cessé, que la société est au repos : il n’y a plus de tension, plus d’interférence avec l’électricité du jour. Comment ? Je prends énormément de notes, cela pose un vrai problème d’ailleurs au moment où il faut tout rassembler. Puis je travaille sur ordinateur, qui est devenu un terrain très dangereux depuis qu’internet y a fait son nid, une grande source de diversion-dispersion. Je me suis habitué à l’écriture sur ordinateur, qui a engendré un type de composition très spécifique, mais je suis capable parfois d’écrire certains textes à la main.

On devient écrivain ou on est écrivain ?

S. L. – J’aurais tendance à répondre : les deux. Je crois sincèrement qu’être écrivain relève d’une nature particulière, inscrite mystérieusement dans l’individu qui la porte. Un rapport différent au monde qui fait qu’à la fois on est hors du monde et en plein dedans. Ceci explique d’ailleurs que certaines personnes qui n’écrivent pas peuvent avoir une sensibilité d’écrivain et que d’autres qui écrivent ne sont que des auteurs de livres. Mais bien sûr on devient aussi écrivain, car seul le travail permet de trouver son écriture et de construire une œuvre.